Mélanger les espèces et répartir les risques

Les forêts suisses subissent le stress des épisodes de chaleur et de sécheresse.
Les forêts suisses subissent le stress des épisodes de chaleur et de sécheresse.
Flavia Giovannelli
Publié jeudi 17 avril 2025
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#Gestion forestière L’analyse des données collectées durant dix ans sur les forêts suisses révèle des stratégies prometteuses pour s'adapter au changement climatique.

Les typographes se font rares dans les imprimeries, mais en forêt, les bostryches éponymes prolifèrent au grand dam des épicéas. Valentin Queloz, chef du service de Protection des forêts auprès de l’Institut WSL, supervise la collecte de données sur les forêts effectuée par ses équipes depuis une décennie. Ce travail de synthèse, exigeant mais essentiel, permet de dresser un état des lieux des défis que rencontrent les forêts suisses, stressées par les épisodes de chaleur ou de sécheresse. «Nous fournissons régulièrement des diagnostics aux gardes-forestiers, aux paysagistes et à toute partie prenante intéressée par les dégâts aux forêts, afin de gérer ceux-ci efficacement», résume le spécialiste. Ces dernières années, le bostryche typographe est devenu une menace majeure. Ce coléoptère vorace, qui doit son nom aux motifs qu'il imprime dans l'écorce des conifères, adopte une stratégie presque machiavélique, ciblant les arbres affaiblis ou fraîchement coupés. Dans le silence des bois, un drame silencieux se joue. «Normalement, l’épicéa se défend en sécrétant une résine collante. Il peut résister à plus d’une centaine de piqûres mais pas à une invasion. Les insectes se multiplient ensuite sous l’écorce, conduisant à la mort de l’arbre infesté», explique Valentin Queloz.

Les épicéas, surtout ceux plantés à basse altitude, et les hêtres ont été particulièrement touchés ces dix dernières années. Bien que le volume de bois sur pied reste stable à 420 millions de mètres cubes à l’échelle nationale, selon le rapport1, il a connu des fluctuations régionales. Il a augmenté dans les Alpes et le sud des Alpes, mais a reculé dans le Jura et sur le Plateau, principalement en raison de l’intensité variable de l’exploitation (parfois curative) et des impacts du changement climatique. «J’aime penser que la forêt n’a pas besoin de l’homme pour exister. Toutefois, si nous voulons qu’elle continue à remplir ses diverses fonctions pour nous, des stratégies de gestion proactives sont nécessaires», conseille Valentin Queloz. Si jadis, planter des épicéas en plaine pour la production de bois était un choix judicieux, aujourd’hui, les experts s’accordent à dire que des forêts très structurées et des peuplements mélangés, riches en essences, s’adaptent mieux aux changements climatiques. «L’idée est de favoriser des espèces locales, mais plus résistantes, telles que les chênes, les érables ou les merisiers. C’est aussi un avantage pour la biodiversité».

En Suisse, 44 % de la forêt protège la population et les infrastructures contre les dangers naturels gravitaires tels que chutes de pierres, avalanches et laves torrentielles. Ces forêts protectrices se sont densifiées durant la dernière décennie, ce qui favorise leur effet protecteur. Toutefois, elles ont perdu en luminosité, ce qui nuit à leur régénération. Face à cela, les professionnels doivent évaluer les risques et hiérarchiser leurs actions. À l’ère des réseaux sociaux, tout promeneur du dimanche s’improvise volontiers expert en sylviculture, mais bien gérer les bois relève d’un art complexe dont les impacts se mesurent sur les plans économiques et écologiques. Les modifications qualitatives et quantitatives de l’offre en bois ont de réelles implications financières. Enfin, la gestion forestière doit aussi envisager le long terme. Les jeunes arbres d’aujourd’hui seront la forêt de demain. Tout cela gagne à être expliqué au grand public et, surtout, aux générations futures, les plus concernées.

1Rapport complet: www.wsl.ch/fr/ metanavigation/gros-plan/rapport- forestier-2025

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