Alain Juillet : « La Suisse doit comprendre que le monde change à toute vitesse »
Chantal de Senger
Publié mercredi 23 septembre 2026
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#Renseignement
Ancien directeur du renseignement à la DGSE et haut responsable de l’intelligence économique auprès du Premier ministre français, Alain Juillet possède un parcours à la croisée du renseignement, de la géopolitique et de l’entreprise. Invité par Geneva Intelligence à la FER le 22 septembre dernier, il est venu analyser les nouveaux rapports de force mondiaux.
Il connaît bien la Suisse. Alain Juillet y a notamment dirigé Jacobs Suchard à Zurich avant de poursuivre une longue carrière de dirigeant d’entreprise et de haut fonctionnaire. En 2002, il est nommé directeur du renseignement à la DGSE, avant de devenir, en 2003, le premier haut responsable chargé de l’intelligence économique au sein du Secrétariat général de la défense nationale. Il occupera cette fonction jusqu’en 2009. Cette double expérience – le renseignement d’un côté, l’économie réelle de l’autre – nourrit aujourd’hui son analyse des bouleversements géopolitiques. Lors de sa conférence donnée à la FER le 22 septembre, il a notamment défendu l’idée que la Suisse pourrait tirer parti de sa position particulière dans un monde de plus en plus fragmenté. Dans l’entretien accordé à Entreprise Romande, il revient plus concrètement sur les conséquences de ces changements pour les entreprises.
« Ne perdez pas votre neutralité »
Pour Alain Juillet, la neutralité suisse constitue un véritable atout stratégique. Dans un monde où les grandes puissances sont de plus en plus en confrontation, la Suisse pourrait continuer à jouer un rôle de plateforme de dialogue et de médiation. « Depuis la Suisse, il y aura des opportunités économiques sur le monde entier qu’il n’y aura dans aucun autre pays grâce à cette neutralité », estime-t-il. Il voit notamment dans cette position une possibilité de conserver des relations avec des marchés et des acteurs très différents. Son analyse intervient alors que la Suisse doit voter le 27 septembre sur l’initiative populaire « Sauvegarder la neutralité suisse », qui propose d’inscrire une conception plus stricte de la neutralité dans la Constitution. Par ailleurs, le Conseil fédéral et le Parlement recommandent le rejet du texte. Pour Juillet, au-delà du débat politique, la question est aussi économique : dans un environnement international marqué par les tensions, les sanctions et les rivalités entre puissances, la capacité à rester un interlocuteur pour des acteurs qui ne se parlent plus directement peut devenir une ressource.
Sortir du réflexe européen
Autre message adressé aux entreprises suisses : ne pas regarder uniquement vers leurs marchés traditionnels. « On n’est plus dans un monde fermé, un pays. On est dans un monde ouvert, c’est-à-dire le monde entier », résume-t-il. L’ancien responsable de l’intelligence économique encourage ainsi les entreprises à identifier de nouveaux relais de croissance, notamment en Asie, en Afrique ou en Inde. Mais pas question, selon lui, de partir à l’aveugle. Il faut observer les marchés pays par pays, comprendre les dynamiques locales et repérer les endroits où une véritable opportunité se dessine. C’est précisément là qu’intervient l’intelligence économique. Pour Alain Juillet, l’intelligence économique n’est pas réservée aux grands groupes ou aux services de renseignement. Une PME peut, elle aussi, en faire un outil de développement. « L’intelligence économique, si on essaie de simplifier, c’est comprendre son environnement », explique-t-il. Cela signifie surveiller son marché, mais aussi les tendances, les nouveaux concurrents, les évolutions des habitudes de consommation et les marchés potentiels. La logique est simple : ne pas attendre que le changement soit installé pour réagir. « Il faut être curieux, être à l’affût de ce qui se passe », résume-t-il. Une démarche particulièrement importante pour les PME suisses, confrontées à un marché intérieur relativement petit et à une concurrence internationale toujours plus agile.
Le paradoxe suisse : excellente, mais parfois trop lente
Alain Juillet voit dans la Suisse plusieurs forces durables : la précision, la recherche, la finance, le négoce, les organisations internationales, la diplomatie et la présence de nombreuses multinationales. Il considère également la stabilité institutionnelle et le système fédéral comme des arguments importants pour les sièges internationaux. « C’est un pôle de stabilité », souligne-t-il. Mais cette stabilité peut aussi devenir un piège si elle se transforme en immobilisme. Dans un monde qui évolue rapidement, les entreprises doivent être capables d’observer les ruptures, d’accepter une part de risque et de ne pas se contenter de leurs positions historiques. La petite taille du marché suisse n’est d’ailleurs pas nécessairement un handicap, estime-t-il. Une PME spécialisée peut compenser son manque de volume par son agilité, sa capacité à se concentrer sur une niche et à exploiter les failles laissées par les grands acteurs.
L’IA : un outil, pas une fin
Et demain ? Alain Juillet mise évidemment sur l’intelligence artificielle, mais refuse d’en faire une solution miracle. « L’intelligence artificielle, si vous voulez, c’est un moyen », explique-t-il. Elle peut permettre de gagner du temps, d’analyser davantage d’informations et surtout d’anticiper. Pour les entreprises, son intérêt est particulièrement évident dans le domaine de l’intelligence économique : détecter plus rapidement une tendance, surveiller un marché, analyser un environnement concurrentiel ou identifier des signaux faibles.
« Ne pas confondre stabilité et immobilisme »
Le message d’Alain Juillet aux entreprises suisses tient finalement en quelques verbes : observer, anticiper, diversifier et regarder au-delà de ses marchés habituels.
Dans un monde multipolaire, la Suisse dispose selon lui d’une carte particulière à jouer. Sa neutralité, sa stabilité et ses compétences dans des secteurs clés peuvent lui permettre de conserver une place singulière dans les échanges internationaux. Mais encore faut-il savoir utiliser ces atouts. « Le monde change à toute vitesse », rappelle-t-il en substance. Et pour les entreprises, le principal risque serait peut-être moins de manquer de compétences que de ne pas voir assez tôt que leur environnement, lui, est déjà en train de changer.
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