Mobilité: l’Arc lémanique veut reprendre son destin en main
Chantal de Senger
Publié vendredi 30 octobre 2026
Lien copié
#mobilité
Avec 17% du PIB suisse et 27% des recettes de l’impôt fédéral direct, l’Arc lémanique est l’un des moteurs économiques du pays. Pourtant, ses infrastructures de transport peinent à suivre sa croissance. Réunis à l’occasion du premier Forum économique lémanique, les milieux économiques et politiques vaudois et genevois réclament des investissements à la hauteur de leur contribution à la prospérité nationale. Et certains proposent désormais de faire appel aux capitaux privés pour accélérer les projets.
L’Arc lémanique serait-il le grand oublié des investissements fédéraux? C’est en tout cas le sentiment exprimé par les milieux économiques vaudois et genevois. Réunies le 30 octobre à l’occasion de la première édition du Forum économique lémanique, la Chambre de commerce, d’industrie et des services de Genève (CCIG), le Centre Patronal, la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie (CVCI) et la Fédération des Entreprises Romandes Genève (FER Genève) ont décidé d’unir leurs forces pour faire entendre leur voix à Berne.
Devant plus d’une centaine de représentants des milieux politiques et économiques, les quatre organisations ont dressé un constat préoccupant: les infrastructures de mobilité de la région ne suivent plus son développement. Et les décisions qui seront prises prochainement par le Parlement fédéral dans le cadre du programme «Transports ’45» pourraient encore accentuer ce décalage.
Un poids économique considérable
Les chiffres présentés lors du Forum illustrent l’importance stratégique de la région. L’Arc lémanique concentre 16% des emplois suisses, génère 17% du produit intérieur brut national et contribue à hauteur de 27% aux recettes de l’impôt fédéral direct. Il constitue ainsi le deuxième pôle économique du pays.
Et cette dynamique devrait se poursuivre. À l’horizon 2050, l’emploi à Genève devrait progresser de 27%, contre 16% en moyenne nationale. La croissance démographique de l’Arc lémanique devrait, elle aussi, dépasser celle du reste du pays, avec une augmentation attendue de 23%, contre 16% à l’échelle suisse.
Une vitalité qui pose une question fondamentale: comment assurer le développement d’une région aussi dynamique lorsque ses infrastructures sont déjà proches de la saturation?
Des trains toujours plus lents
Le constat est particulièrement frappant sur le rail. Entre 2006 et 2026, le trajet ferroviaire entre Genève et Lausanne s’est allongé de six minutes, tandis que celui reliant Genève à Berne a augmenté de neuf minutes. Dans le même temps, plusieurs liaisons au départ de Zurich ont bénéficié d’améliorations significatives.
Une évolution qui interpelle les milieux économiques, d’autant que la ligne Genève–Lausanne constitue une véritable colonne vertébrale régionale. Quelque 150'000 voyageurs l’empruntent quotidiennement, tandis que plus de 670 trains circulent chaque jour sur cet axe dépourvu de véritable itinéraire alternatif.
Pour les quatre organisations, la réalisation du tunnel Morges–Perroy est donc une priorité absolue. Elles exigent que les travaux débutent dès 2030, sans nouveau report.
Mais au-delà des investissements, les participants ont également dénoncé les lourdeurs administratives qui ralentissent les projets. Plusieurs intervenants ont regretté la multiplication des études, des normes et des procédures, qui entraînent des retards et des surcoûts considérables.
La question de la confiance envers les autorités fédérales a également été soulevée, notamment par la ministre vaudoise Nuria Gorrite. Certains responsables politiques ont notamment critiqué l’introduction de nouveaux critères administratifs en cours de planification, susceptibles de repousser des projets pourtant déjà validés politiquement. Une situation jugée d’autant plus problématique que la Confédération pourrait être amenée à solliciter de nouvelles ressources fiscales pour financer les infrastructures ferroviaires.
Sur les routes, un «deux poids, deux mesures»
Le dossier routier suscite lui aussi de vives critiques. Sur les 31 projets supprimés de la planification fédérale, onze se situent dans le seul canton de Vaud, dont cinq directement sur l’axe lémanique.
Les quatre organisations dénoncent un «deux poids, deux mesures», soulignant que plusieurs projets autoroutiers alémaniques, pourtant rejetés en votation populaire en 2024, restent inscrits dans la réserve fédérale avec un horizon de réalisation en 2045 ou 2055.
Elles demandent la réintégration des projets vaudois dans la planification fédérale, ainsi que la réalisation intégrale de l’élargissement du contournement autoroutier de Genève, entre Perly et l’Aéroport, d’ici 2045.
Face à l’urgence, elles préconisent également des solutions pragmatiques, comme l’utilisation temporaire des bandes d’arrêt d’urgence en cas de congestion, notamment entre Nyon et Le Vengeron. Des mesures qui ne sauraient toutefois remplacer les investissements structurels nécessaires.
Et si le privé prenait le relais?
Mais l’un des débats les plus intéressants de cette première édition a porté sur une question encore relativement peu explorée en Suisse: le recours aux partenariats public-privé pour financer les grandes infrastructures.
Pour l’investisseur genevois Adam Saïd, président d’ACE & Company, et le financier de chez Quaero Capital Michaël Malquarti, le véritable problème n’est pas tant le manque d’argent que l’incapacité à concrétiser les projets dans des délais raisonnables. Ils suggèrent, par ailleurs, de confier à des investisseurs privés le financement et la construction d’infrastructures, qui seraient ensuite mises à disposition d’un opérateur public, comme les CFF, moyennant une rémunération. Après une période définie contractuellement, l’ouvrage pourrait revenir dans le giron public. Une formule qui permettrait de partager les risques tout en conservant l’exploitation du réseau entre les mains des acteurs publics. Pour Adam Saïd, il manque avant tout des priorités clairement définies, de l’ambition et une capacité à prendre des décisions rapidement. Autre piste évoquée: mobiliser davantage l’épargne institutionnelle suisse. Alors que les caisses de pension investissent des montants considérables à l’étranger, une partie de ces capitaux pourrait être orientée vers les infrastructures et l’économie réelle helvétiques.
Cette approche ne fait toutefois pas l’unanimité. Plusieurs représentants politiques ont rappelé que les partenariats public-privé ne résolvent pas les obstacles liés à l’aménagement du territoire, aux oppositions et aux procédures administratives. Avant de trouver des financements, encore faut-il disposer de projets suffisamment avancés pour pouvoir être réalisés.
Simplifier les procédures et fixer des priorités
Au fil des discussions, un constat s’est imposé: les retards ne peuvent être attribués à la seule question financière.
La multiplication des normes, les études complémentaires, les procédures de recours et les changements de critères administratifs ont été régulièrement pointés du doigt. Certains participants ont plaidé pour une simplification des processus décisionnels, afin d’éviter que des projets considérés comme prioritaires ne restent bloqués pendant des décennies.
La nécessité de hiérarchiser les investissements a également été soulignée. Tous les projets ne pourront pas être réalisés simultanément. Les cantons et les organisations économiques devront donc s’accorder sur des priorités communes, en tenant compte des besoins des bassins de population, de l'importance économique des axes concernés et des équilibres fédéraux.
Une démarche qui suppose également de ne pas opposer systématiquement les différents modes de transport. Rail, route et transports publics urbains doivent être envisagés comme des éléments complémentaires d’une même stratégie de mobilité.
Une région qui veut parler d’une seule voix
Au-delà des revendications, cette première édition du Forum économique lémanique marque une volonté de renforcer la coopération entre Vaud et Genève. Pensé comme un rendez-vous annuel, le Forum entend devenir un espace de dialogue et de propositions consacré aux grands enjeux de développement de la région.
En autorisant les services tiers, vous acceptez le dépôt et la lecture
de cookies et l'utilisation de technologies de suivi nécessaires à leur
bon fonctionnement. Voir notre politique de confidentialité.