Créateurs de contenu, des lignes qui divergent

Les Romands Charlotte Ensaigne et Thibaut Mabut touchent un large public sur les réseaux sociaux.
Les Romands Charlotte Ensaigne et Thibaut Mabut touchent un large public sur les réseaux sociaux. DR
Steven Kakon
Publié jeudi 17 septembre 2026
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#Médias Militante assumée d’un côté, rigueur journalistique de l’autre: Charlotte Ensaigne et Thibaud Mabut cartonnent sur les réseaux sociaux avec des approches différentes. Aux Assises presse et démocratie, ces deux figures romandes ont défendu leur légitimité face aux médias traditionnels.

Alors que le modèle économique des médias traditionnels est à bout de souffle, certaines vidéos surfant sur l'actualité cumulent des millions de vues. Au grand bonheur des plateformes comme Instagram, et au grand dam des éditeurs de journaux.

Parmi les personnalités créateurs et créatrices de contenu avec une large audience sur les réseaux sociaux: la Vaudoise Charlotte Ensaigne, suivie par près de 170 000 abonnés, et le Genevois Thibaud Mabut, qui en compte environ 21 000. Leur approche éditoriale n’a rien à voir: l'une flirte avec le militantisme, l'autre s'en tient à distance. Le 28 août dernier, tous deux ont livré leur éclairage sur leurs pratiques aux Assises presse et démocratie, avec pour sujet un titre provocateur: «Les créateurs et créatrices de contenus: ennemis des journalistes?».

D'entrée de jeu, Charlotte Ensaigne pose le cadre: «Je ne suis pas journaliste, mais je ne suis pas non plus influenceuse. Je ne réponds pas à des directives de marques». L’ex-enseignante devenue instagrameuse, également active sur TikTok, dénonce dans des vidéos piquantes la situation à Gaza, critique le régime israélien et pointe une certaine complaisance des médias traditionnels à son égard.
 

Financement participatif «éthique»

 

Devant un public de professionnels des médias venu nombreux, elle regrette un amalgame, fait plus tôt dans la journée, entre influenceurs et créateurs de contenu, tout en concédant une nuance: «Influenceuse idéologique, pourquoi pas». Comment se finance-t-elle? «J’ai récemment lancé un financement participatif, qui compte aujourd’hui environ 100 contributions mensuelles, alors que je faisais du contenu gratuitement depuis plus de deux ans. C’est touchant de voir l’engouement des gens.»

Ce mode de financement que Charlotte Ensaigne qualifie d’«éthique» et cette distance volontaire vis-à-vis des marques sont des points communs qu’elle partage avec Thibaud Mabut. Le journaliste vidéaste indépendant couvre sur les réseaux trois thématiques qui lui tiennent à coeur: la durabilité, la démocratie et les droits humains. «J’ai actuellement plus de 300 personnes qui me soutiennent à hauteur de 5, 10 ou 20 francs par mois. Je n’accepte pas de dons ponctuels ni de dons au-dessus de 20 francs, pour des questions d’indépendance et d’autonomie. Pour l’instant, ça ne suffit pas encore pour vivre à Genève, donc je continue de compléter mes revenus avec des mandats externes», explique-t-il. C’est ainsi qu’il balaie l’étiquette de militant qu’on pourrait lui coller. «Si je voulais défendre des causes, je serais devenu activiste, politicien ou influenceur et je gagnerais beaucoup mieux ma vie», sourit-il. Le jeune professionnel de 27 ans a travaillé pour Tataki (RTS), au Journal de Morges et chez Blick avant de devenir indépendant. La raison de cette décision synonyme de précarité? «J’avais constaté les limites de la liberté éditoriale. J’ai voulu compléter l’offre médiatique qui existe», rétorque-t-il.

 

Contradictoire

 

Contrairement à la Veveysanne, son traitement de l’information reste résolument journalistique. D’abord, parce que la déontologie journalistique lui sert de boussole. Ensuite, parce que le discours contradictoire figure systématiquement dans ses sujets. Toute personne mise en cause dans une enquête a droit à la parole. Interrogée sur ce point, Charlotte Ensaigne s’étrangle: «Je ne me verrais pas, sur la cause palestinienne par exemple, donner la parole à une opinion inverse, car certaines opinions relèvent tout simplement du délit.» Et de poursuivre: «Je ne fais pas d’interviews, et donner la parole à des contradicteurs sur des sujets que j'aborde par le prisme du décryptage personnel et de la satire serait curieux». Journalistes et créateurs de contenu non journalistes jouent, selon elle, des rôles différents, «même si cela n'empêche pas de collaborer». Elle indique d’ailleurs s’appuyer sur les contenus des médias pour faire son travail.

La recette du succès? «En tant que créateur et créatrice de contenu, on incarne notre travail, nos idées. C’est peut-être là que se joue le lien de confiance avec le public», estime-t-elle. A ses côtés, Raphaël Pomey, journaliste fondateur du média Le Peuple, proche de la droite conservatrice et des milieux anti-woke, salue ce vent de fraîcheur qu’apportent ces nouveaux formats, dans la mesure où «ils offrent la possibilité de toucher d'autres publics». Et d'ajouter: «Il y avait une certaine homogénéité dans les rédactions où j'ai travaillé. Je suis donc content de voir arriver des gens avec d'autres sensibilités, qui font les choses autrement».
 

 



«Ce n’est pas parce que l’on publie sur Instagram qu’on est influenceur»


Votre enquête sur la nomination du délégué au numérique à Genève a déchaîné les passions. En quoi se distingue-t-elle de ce qu’aurait pu produire un média traditionnel?

La différence principale entre mon approche journalistique et celle de médias traditionnels, c’est que je m’efforce d’expliquer ma méthode. Je partage également avec mon public toutes mes réflexions: comment j’ai découvert les faits, pourquoi j’ai décidé de parler de ce sujet, et pourquoi je considère qu’il est d’intérêt public. J’ai aussi une approche visuelle assez poussée, en montrant par exemple mes sources à l’écran, comme des captures d’écran de mails.

À la suite de votre enquête, la journaliste de Léman Bleu Laure Lugon vous a qualifié d'«influenceur» dans un commentaire acerbe. Ce terme vous dérange-t-il?

Si j’étais influenceur, je ne peinerais pas à gagner ma vie. Je suis journaliste professionnel, car je respecte la déclaration des devoirs et des droits des journalistes. Je suis également créateur de contenu, car je publie mes sujets sur les réseaux sociaux. C’est une méprise de penser que parce qu’on publie sur Instagram, on est influenceur. Tous les médias traditionnels partagent leurs contenus sur Instagram.

Vous considérez-vous comme un journaliste engagé, voire militant?

J’exerce mon métier avec beaucoup de passion, ce qui implique un engagement. D’autant plus que je teste un modèle très précaire. Il est vrai que je couvre des thématiques qui me tiennent à coeur: la durabilité, la démocratie et les droits humains. Ce n’est pas du militantisme, mais je ne prétends pas pour autant à l’objectivité, qui est un mythe. Je promets de l’équité dans le traitement de mes sujets.

Les rédactions traditionnelles voient-elles d'un mauvais oeil la concurrence d’indépendants comme vous? Les critiques reflètent-elles une inquiétude légitime de la profession face à la porosité entre commentaire, militantisme et journalisme?

S’il y a de telles réactions, c’est que je dérange. Une partie du public se désintéresse des formats traditionnels que sont la presse écrite, la radio et la télévision. Il faut se réinventer, avoir une réflexivité sur notre propre métier et une approche plus participative. Tous les journalistes n’en ont pas envie, d’où la crainte de concurrence. Or, nous sommes complémentaires. Il y a des synergies à développer. Les créateurs de contenus aimeraient plus de collaboration avec les médias traditionnels, mais ne se sentent pas les bienvenus. On se pointe du doigt, alors que les vrais ennemis sont la fausse information, ceux qui ne respectent pas la déontologie, ou le manque de transparence de l’Etat.
 


Créateurs de contenu: leur rôle ne fait pas consensus

 

Un récent sondage sur les jeunes et l'information, réalisé par l’institut MIS Trend pour Blick auprès de 782 romands de 15 à 40 ans, montre que si le rôle du journaliste ne fait guère débat, 85% des sondés estiment qu'il consiste à informer.Celui du créateur de contenu est divers: divertir arrive en tête (50%), suivi de donner son opinion (23%) et d'influencer le public (20%). Informer, la mission historique du journalisme, n'arrive qu'en dernier, avec seulement 7%.
Plus largement, les résultats de ce sondage (disponible sur le site www.mistrend.ch) mettent en lumière un paradoxe: une majorité de répondants dit faire confiance aux médias traditionnels, sans pour autant les consulter, quand ils s'informent surtout via des sources sur les réseaux sociaux, dont ils se méfient pourtant.

 


Journalisme des créateurs

 

Un rapport paru récemment dresse un état des lieux du journalisme des créateurs en Allemagne, en Autriche et en Suisse. Il est dû à Gabriella Alvarez-Hummel et Kerstin Hasse, fondatrices de l'association The Creator Press. En voici les principaux résultats.

• Les journalistes-créateurs endossent plusieurs rôles à la fois.
• 95% des journalistes créateurs respectent autant que possible les normes juridiques.
• Les journalistes créateurs sont des personnes polyvalentes animées par une motivation intrinsèque. La pression qui pèse sur eux est forte.
• 95% d’entre eux utilisent l’IA. Cette technologie aide les journalistes créateurs à faire face à leur charge de travail.
• 77% citent le financement comme principal défi.
• 80% d’entre eux aimeraient coopérer avec des groupes de presse, mais seuls 20% ont le sentiment d’être pris au sérieux par ces derniers.
 


 

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