De la saisie au contrôle: comment le métier administratif change de visage
Marc André Theytaz, responsable pour la Suisse romande d’Abacus Research.
Abacus Research SA
Steven Kakon
Publié jeudi 15 octobre 2026
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#Automatisation
Les tâches administratives répétitives sont les premières exposées au développement de l'intelligence artificielle. Marc André Theytaz, responsable romand d'Abacus détaille les compétences à développer pour ne pas se laisser dépasser.
Avec 65’000 clients, Abacus Research se présente comme le leader suisse des logiciels de gestion d'entreprise (Enterprise Resource Planning, ERP) pour les PME et les collectivités publiques. Ses outils, qui centralisent comptabilité, salaires et facturation, sont aujourd'hui au cœur de la transformation des tâches administratives par l'intelligence artificielle (IA) qui, selon Abacus, doivent toujours rester sous le contrôle de l'humain. Son responsable pour la Suisse romande, Marc André Theytaz, répond à nos questions.
Dans quels domaines Abacus propose-t-elle des modules d'IA destinés aux entreprises et en quoi consistent-ils concrètement? Au-delà du gain de temps, quels avantages offrent-ils aux utilisateurs?
Nos solutions d'IA interviennent principalement dans la gestion documentaire et financière, les ressources humaines et la gestion du temps, l'analyse de données, l'automatisation des processus ainsi que l'assistance aux utilisateurs de l'ERP. Leur valeur ne se limite pas au gain de temps. Elles contribuent également à améliorer la qualité des données. C'est notamment le cas lors de la saisie de factures et d'échéances, mais aussi dans le reporting, où l'IA permet d'exploiter les données existantes pour en tirer plus rapidement de nouvelles informations utiles à la prise de décision.
Quelles tâches administratives Abacus Intelligence automatise-t-elle concrètement? Et quelles tâches restent encore en dehors de son champ d'application?
Abacus Intelligence automatise principalement la saisie des données, facilite les processus, les déclenche et les accompagne. Les opérations métier proprement dites continuent toutefois d’être exécutées dans les applications Abacus correspondantes. Selon le processus, elles nécessitent toujours des données de base fiables ainsi que des étapes de contrôle ou de validation.
Prenons l'exemple de la gestion des salaires et du personnel: où placez-vous la limite entre ce que l'IA peut décider de manière autonome et ce qui doit impérativement rester du ressort de l'humain?
Dans le domaine des ressources humaines, l'IA ne doit pas prendre de décisions de manière autonome. Elles doivent toujours rester sous responsabilité humaine. L'IA n’est qu’un outil qui peut permettre de préparer, structurer et analyser les informations nécessaires à la décision.
Cette limite est-elle fixe ou évolue-t-elle?
Cette limite est actuellement définie de manière assez claire. Le cadre juridique évoluant constamment, elle doit toutefois être réexaminée régulièrement.
Abacus a récemment investi dans la société d’IA Artificialy, à Lugano. Que vous apporte cette participation?
Cette participation permet à Abacus de renforcer ses compétences spécialisées dans les domaines de l’intelligence artificielle et de la vision par ordinateur. Elle nous permet surtout d'intégrer ces technologies plus rapidement et plus étroitement dans notre ERP que si nous devions développer seuls l'ensemble des modèles, des pipelines de données et des composants nécessaires à leur mise en œuvre. Les clients bénéficient d'une couche d'intelligence et d'automatisation cohérente à travers les différents modules. Avec Abacus Intelligence, de nouvelles fonctionnalités basées sur l’IA peuvent ainsi s’intégrer directement dans les processus de travail existants.
Que gagne un client à utiliser votre solution plutôt que ChatGPT, Claude ou Copilot?
La législation Swissness joue naturellement un rôle important, en particulier pour les clients d'Abacus qui gèrent des données financières, salariales, de ressources humaines et liées au personnel. Mais elle ne constitue pas une fin en soi et ne suffit pas, à elle seule, à justifier l'achat d'une solution d'IA. La fiabilité et l'intégration de l'IA avec les bonnes données Abacus, les rôles, les validations et les écritures comptables, ainsi que la traçabilité des processus, sont déterminantes. Pour une recherche générale, la rédaction d'un premier texte ou la collecte d'idées, d'autres outils restent souvent parfaitement adaptés et plus économiques.
Chez vos clients, le temps gagné grâce à l'automatisation est-il réellement réinvesti dans des tâches à plus forte valeur ajoutée, ou constatez-vous également des réductions d'effectifs?
En règle générale, nos clients mettent d'abord à profit le temps gagné pour réaffecter leurs ressources à des tâches à plus forte valeur ajoutée: conseil, assurance qualité, gestion des cas particuliers ou amélioration des processus. Prenons l'exemple du décompte des notes de frais avec une carte de crédit d'entreprise. L'IA, ou plutôt le processus automatisé, peut rapprocher les dépenses d'hôtel et de train des justificatifs correspondant et préparer l'écriture comptable. Le spécialiste intervient alors essentiellement lorsque son expertise est réellement nécessaire: part privée, justificatif manquant, frais de représentation inhabituels ou dépassement des limites prévues par le règlement des frais. La fonction évolue ainsi progressivement d'un travail principalement axé sur la saisie vers davantage de contrôle, de gestion des exceptions et de conseil.
Selon vous, les postes juniors ou les fonctions administratives de début de carrière, souvent associés aux tâches les plus répétitives, sont-ils particulièrement menacés à moyen ou long terme? Conseilleriez-vous aux personnes concernées de se reconvertir?
Oui, les tâches particulièrement répétitives dans le domaine administratif sont davantage exposées à l'automatisation que les activités qui nécessitent une analyse complexe, un accompagnement personnalisé ou un niveau élevé de responsabilité. Cela ne signifie pas pour autant qu'il faille se détourner des métiers administratifs. Il s’agit plutôt de faire évoluer son profil: développer son expertise, prendre davantage de responsabilités, renforcer la communication et apprendre à maîtriser les processus numériques et les outils d’IA.
Quelles nouvelles compétences voyez-vous émerger chez les collaborateurs qui utilisent vos outils au quotidien? La capacité à vérifier et à corriger les résultats produits par l'IA en font-elles partie?
Absolument. Savoir évaluer professionnellement un résultat produit par l'IA, identifier une erreur et la corriger de manière ciblée devient une compétence essentielle. Ce n'est pas une tâche secondaire. Grâce à l'utilisation de l'IA, le travail évolue de la simple création vers la capacité à évaluer, contextualiser et valider les résultats de manière responsable.
Concrètement, quels sont les principales résistances que vous rencontrez chez les collaborateurs lorsqu'ils doivent changer des méthodes de travail établies depuis de nombreuses années?
Les résistances viennent généralement de préoccupations très concrètes: la crainte de perdre des repères, des compétences ou de l’influence, mais aussi la charge supplémentaire que représente une période de transition. Plus un processus est établi depuis longtemps, plus il est important de créer de la confiance, de démontrer des bénéfices concrets, d’impliquer les collaborateurs et de leur laisser le temps nécessaire pour apprendre. Il faut aussi garder à l’esprit que la résistance ne prend pas toujours la forme d'un refus explicite. Elle peut se manifester plus discrètement, par des retards dans l’adoption, le maintien systématique des anciennes procédures ou l'utilisation de solutions de contournement.
Quel conseil donneriez-vous aujourd'hui à un employé administratif pour ne pas se laisser dépasser par ces nouveaux outils?
Apprenez à utiliser l'IA et les outils numériques de manière ciblée, en particulier pour automatiser les tâches routinières. Assumez en même temps la responsabilité de la vérification des résultats, de la protection des données, des cas particuliers et de la transparence des décisions. Devenez un professionnel compétent, capable d'améliorer les processus et d'aider vos collègues à adopter ces nouveaux outils de manière sûre et efficace.
Abacus a créé la fonction de Chief AI Officer en avril 2024. Quel est son rôle? Selon vous, toute entreprise devrait-elle disposer d'un tel poste?
Le rôle de ce spécialiste consiste à faire en sorte que l’IA ne reste pas une succession d’expérimentations isolées, mais qu’elle s’inscrive dans une véritable stratégie d’entreprise et de produit: une stratégie sûre, économiquement viable et adaptée aux besoins du marché. Toutes les entreprises n'ont pas nécessairement besoin d'un Chief AI Officer au niveau de la direction. En revanche, dès qu’une entreprise dépasse le stade de quelques expérimentations destinées à améliorer la productivité, il paraît essentiel qu'une personne soit clairement responsable de la stratégie IA, de sa gouvernance et de la mesure de la valeur qu’elle apporte.
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