La surpopulation étrangère, une vieille crainte suisse (1/3)

Pierre Cormon
Publié jeudi 07 mai 2026
Modifié jeudi 07 mai 2026
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#Immigration La crainte d'être submergé par l'immigration se manifeste dès l'après-guerre. Aucune des solutions adoptées ne donnera satisfaction.

«Le moment est venu d'examiner quelles mesures pourraient être prises, le cas échéant, pour lutter contre un accroissement anormal de l'effectif des travailleurs étrangers.» On est en 1952, et c'est un haut fonctionnaire fédéral qui s'exprime de la sorte. La Suisse compte alors deux fois moins d'habitants qu'aujourd'hui – soit un peu plus de quatre millions et demi. Déjà, l'immigration est vue à la fois comme une nécessité et un danger.


Libre circulation
Jusqu'à la Première Guerre mondiale, les ressortissants de vingt-et-un pays peuvent s'établir librement en Suisse. «La libre-circulation était une évidence», écrit Etienne Piguet, professeur de géographie à l'Université de Neuchâtel et spécialiste de la migration. Elle est à double sens: jusqu'en 1890, la Suisse connaît une émigration nette.
Les premières restrictions datent de 1931. On lie le permis d'établissement à un emploi; on introduit les permis saisonnier, annuel et celui d'établissement. C'est sous ce régime que la Suisse gère la première vague de d'immigration d'ampleur, après la Seconde Guerre mondiale.
«Partout en Suisse, on creuse, on bâtit, on ouvre de nouvelles usines, on construit des maisons, on installe des magasins», remarque la Télévision Suisse romande en 1965. Le besoin de travailleurs étrangers est reconnu, mais on veut éviter qu'ils s'établissent durablement. La solution: un accord bilatéral avec l'Italie, signé en 1948. Les autorités italiennes s'engagent à fournir des travailleurs saisonniers aux employeurs qui le demandent.


Trains entiers


Ce canal d'immigration représente environ la moitié des permis délivrés les décennies suivantes. C'est ainsi qu'arrivent des Italiens par trains entiers, pour travailler dans le bâtiment, l'hôtellerie-restauration ou l'agriculture. N'ayant pas le droit de signer un bail ni de faire venir leur famille, ils logent souvent dans des conditions précaires et doivent quitter le territoire trois mois par année. Ils ne peuvent solliciter un permis annuel qu'au bout de dix ans (cinq dès 1964, puis trois par la suite), pour autant qu'ils trouvent un emploi. Ces conditions leur permettent difficilement de s'intégrer.
Un accord comparable est conclu, avec l'Espagne, en 1961. La main-d'oeuvre italienne, «qui devient de plus en plus exigeante, notamment en ce qui concerne l'horaire de travail, sentira la concurrence de la main d'oeuvre espagnole», se félicite un radical vaudois. Un de ses camarades de parti soleurois se réjouit que des Espagnols moins politisés remplacent des Italiens. Des milliers de Transalpins sont communistes «et ne voyagent sans doute pas sans mission politique», affirme-t-il.
D'autres dénoncent ce statut. «Nous pratiquons par la force des choses une force de néo-colonialisme, en faisant venir chez nous des centaines de milliers d'ouvriers dont nous ne pouvons recevoir les familles et que nous n'entendons pas assimiler», écrit un journaliste de La Gazette de Lausanne en 1960.
Cette politique n'empêche pas 2,68 millions d'étrangers de s'installer durablement entre 1950 et 1970 – précisément ce qu'on voulait éviter. Il s'agit de travailleurs embauchés directement par des entreprises, d'ex-saisonniers ayant obtenu un permis, de fonctionnaires internationaux, de leurs familles, etc.


Inquiétudes


Cette évolution réveille les inquiétudes. «La pénétration étrangère a atteint un degré qui exige une intervention de l'Etat», estime au début des années 1960 le directeur de l'Office fédéral de l’industrie, des arts et métiers et du travail (OFIAMT).
Les travailleurs italiens font l'objet d'une hostilité ouverte. «Ce sont des incapables et des fainéants, ce sont eux qui nous commanderont», déclare un quidam à la Télévision suisse romande. «Ils peuvent tous partir», renchérit une dame.
On redoute la surcharge des infrastructures, mais aussi l'altération du caractère national. C'est la crainte de l'Überfremdung – un afflux excessif d'étrangers qui dénaturerait la Suisse. Car les étrangers ne construisent pas seulement barrages, logements et autoroutes. Ils se mélangent aux les autochtones. En 1970, 15% des mariages unissent un conjoint suisse et un étranger (la proportion a plus que doublé depuis). Ils apportent aussi leur culture: la pizza, inconnue au Nord des Alpes jusqu'aux années 1950, vient concurrencer röstis et malakoffs.


Arrêtés fédéraux


Le Conseil fédéral adopte plusieurs arrêtés fédéraux pour limiter la main-d'oeuvre étrangère, dans les années 1960. Les permis saisonniers sont contingentés. Un plafonnement simple, puis double est introduit. L'effectif des entreprises ne doit pas croître, et celui de leur main-d'oeuvre étrangère doit diminuer de 5%.
«Le double plafonnement introduit des effets pervers», remarque Etienne Piguet. «Il freine le développement des entreprises en expansion et protège artificiellement les entreprises moins compétitives.» «Certains employeurs saisirent ces restrictions pour justifier l'engagement de travailleurs illégaux», ajoute Philippe Ecuer, ancien directeur du Service de la main-d'oeuvre étrangère du canton de Genève.
Malgré ces mesures, la population étrangère continue à croître, quoi que moins rapidement. Elles n'empêchent pas non plus le mouvement anti-immigration de prendre de l'ampleur.


Les citations historiques sont tirées de l'ouvrage Histoire de la politique de migration, d'asile et d'intégration en Suisse depuis 1948, 2005 et du podcast Mille et une archives de la RTS du 6.11.24.


Les citations d'Etienne Piguet sont tirées de L'immigration en Suisse, 60 ans d'entrouverture, collection Le Savoir Suisse, 2009.

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