Camille Dupertuis, stratège au sein de l’agence de communication Ricochets.
Propos recueillis par Steven Kakon
Publié mardi 20 janvier 2026
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#Réseaux sociaux
Sur LinkedIn, être un homme, ou le paraître, pourrait suffire à gagner en influence. Une expérience virale relance le débat sur l’égalité numérique.
Et si une moustache virtuelle suffisait à booster votre visibilité sur LinkedIn? C’est le pari audacieux de plusieurs femmes qui, en se présentant sous un profil masculin, ont vu la portée de leurs publications exploser. Le mouvement a secoué le réseau social en décembre dernier et a fait parler de lui dans les médias. Une personne interrogée par l’Agence France Presse témoignait que sa visibilité a augmenté de 244% grâce à cette manœuvre. Avec sa fausse moustache, elle aurait gagné 421% d’impressions en vingt-quatre heures. Une expérience qui interroge sur les algorithmes de la plateforme. Camille Dupertuis, stratège au sein de l’agence de communication Ricochets, répond à nos questions.
Quelle analyse faites-vous de cette tendance où des femmes se présentent sous un profil masculin sur LinkedIn?
Je trouve ce phénomène décourageant, même s’il n’est malheureusement pas surprenant. Il révèle des mécanismes d’inégalités déjà bien documentés dans le monde professionnel. LinkedIn ne fait que les prolonger. L’expérience réalisée par ces femmes montre que la reconnaissance professionnelle est encore conditionnée par des codes de leadership historiquement masculins, comme l’assertivité ou la mise en avant de soi.
L’algorithme de la plateforme offre donc une meilleure visibilité aux hommes?
Ce n’est pas nouveau. Même si LinkedIn affirme ne pas utiliser le genre comme critère de visibilité, les algorithmes ne sont jamais neutres. Ils amplifient les comportements et les normes présentes dans la société. Autrement dit, il n’est pas nécessaire d’invoquer un algorithme volontairement biaisé pour expliquer ces observations.
La portée d’une publication ne dépend-elle pas davantage de son contenu que du profil de son utilisateur?
En réalité, c’est un mélange des deux. Effectivement, une publication dont le contenu n’apporte aucune valeur ajoutée, du type informative, pédagogique, réflexive, d’opinion ou autre, aura un succès mitigé. On écrit avant tout pour l’humain qui nous lit derrière son écran. Il faut donc réussir à l’intéresser. Mais la crédibilité perçue d’un profil va également jouer un rôle important dans la diffusion de sa publication. Cette crédibilité se construit à partir de plusieurs éléments: le profil bien rempli, le réseau, l’activité sur la plateforme, la cohérence du discours, notamment. Bien entendu, tous les critères ne sont pas communiqués par LinkedIn. Il y a une part de flou. La question de ces femmes qui ont observé une meilleure visibilité en publiant comme des hommes me paraît donc légitime. Cela montre que le contenu seul ne suffit pas à déterminer la portée d’un post.
Les hommes s’expriment-ils davantage sur LinkedIn? La fréquence de prise de parole pourrait-elle expliquer une différence de portée entre leurs contenus et ceux des femmes?
Oui, les hommes se mettent davantage en avant sur les réseaux professionnels. Plusieurs études le confirment. A parcours équivalent, les femmes valorisent moins leurs réussites, détaillent moins leur profil et publient moins sur leurs compétences. La question clé, selon moi, n’est pas de savoir si cela existe, mais pourquoi? Ce n’est pas un hasard, ni un manque de compétence. Peur de paraître arrogante, syndrome de l’imposteur, stéréotypes de genre (voire sexisme), manque de modèles ou fatigue de «devoir encore prouver». La mise en avant de soi reste pour beaucoup de femmes un exercice qu’elles abordent avec retenue, ce qui est compréhensible. Le problème, c'est que lorsque les systèmes de visibilité récompensent davantage les prises de parole masculines, cela vient ajouter un obstacle à la liste. J’aimerais toutefois porter un message d’espoir. Pour avoir accompagné de nombreuses professionnelles dans leur prise de parole sur LinkedIn, je peux affirmer que lorsqu’elles franchissent le pas, les résultats en termes de visibilité, de crédibilité et d’opportunités sont bien réels. Mais pour que ces prises de parole portent, il faut aussi que l’écosystème suive. Ce n’est pas uniquement aux femmes de se rendre visibles, c’est aussi aux environnements professionnels - managers, pairs, collègues et ressources humaines - de reconnaître et de relayer leur légitimité. La visibilité n’est jamais qu’un effort individuel, c’est aussi un enjeu collectif.
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