#Opinion publique
Le champ de l’information s’est mué en champ de bataille. Confrontée à des messages archi-faux mais crédibles, à des narratifs idéologiques contestables, l’opinion publique de demain est en gestation.
L’Union européenne (UE) s’accroche à son règlement sur les services numériques, son texte relatif à la liberté des médias et ses dispositions concernant l’intelligence artificielle. Bruxelles affirme que «ce cadre constitue aujourd’hui le dispositif de protection de l’information le plus complet et le plus robuste au monde».
Au niveau national, le royaume de Suède veut encore renforcer son Agence de défense psychologique dans la perspective de ses élections législatives de 2026. La république française envisage de labelliser les médias en fonction du degré de véracité de leurs propos. Hors UE, la Confédération helvétique vient de se doter d’un groupe de travail interdépartemental afin de «coordonner la lutte contre les activités d'influence étrangère et la désinformation qui menacent la démocratie». Si les notions d’influence et d’ingérence varient un peu d’un texte officiel à l’autre, les malaises et les urgences semblent bien réels.
Les limites
On vise bien au-delà de l’habituelle propagande et du lobbying ordinaire. Des capacités hostiles extérieures sont redoutées, qui modifieraient la perception des événements et les décisions en interne dans un sens évidemment favorables aux intérêts du manipulateur, généralement un Etat. La question de la souveraineté est ainsi posée au sein de la vie publique. Cette menace informationnelle connaît des paliers, comme les menaces militaires. Elle exige en conséquence des préparatifs de protection, voire de riposte. Ces limites sont difficiles à dessiner dans l’opinion publique. On est loin des législations nationales européennes qui ont fleuri depuis le XIXème siècle pour réprimer «la diffusion de fausses nouvelles».
En additionnant le nombre de vues, de like, de partages, de commentaires, de téléspectateurs et d’auditeurs de podcasts, on sent qu’il se passe quelque chose de l’ordre de la manipulation, mais sans pouvoir vraiment en mesurer les effets immédiats ou ultérieurs. Le récit combattu est généralement répétitif, pour faire passer le récepteur de l’adhésion à l’action. On espère ainsi extraire la cible de son ancien système de valeurs, la faire changer de camp ou la rendre apathique et sceptique au sein de sa communauté de référence.
Le danger est éminemment politique. Par sa séduction technologique et sa facilité d’usage, l’IA ne fait qu’augmenter la pression. De l’avis de nombreux experts, se défendre, ce n’est plus simplement avoir un esprit critique, c’est «sécuriser le réel». Si l’IA permet en retour de détecter des fake news, il est tout à fait envisageable de polluer ses données d’entraînement afin qu’elle réponde finalement comme souhaité.
Voisines et valeurs
Les manipulations algorithmiques sont voisines de la liberté d’expression: c’est la thèse américaine qui ne souhaite pas tellement faire la distinction entre le message bidon et l’opinion exprimée. L’analyse sera plus fine, car l’UE introduit des facteurs supplémentaires: les valeurs philosophiques, morales et politiques. Bruxelles entend également combattre de vrais discours haineux, non trafiqués à la base. On notera que la perception du risque informatique n’est pas la même parmi les Vingt-sept, certains membres étant plus visés que d’autres par ces menaces. Sur la question des valeurs, la manœuvre est beaucoup plus étroite, car elles sont supposées être le véritable socle de l’UE.
Dans cette guerre de l’information et de la pensée, l’effort de défense paraît encore plus grand à mener que celui des attaquants. Les communiqués officiels de désapprobation ne servent plus à grand-chose. L’apprentissage collectif et individuel demande du temps, alors que les cohortes de messages jugés dangereux sont déjà déversées. Outre les efforts de régulation, il faudrait sans doute aligner une énorme puissance technologique capable de riposter.
Touche pas mon scroll
Le choc culturel est plus important qu’il n’y parait. Globalement, en Occident, c’est la génération élevée aux programmes télévisés, ce qu’on lui reprochait d’ailleurs déjà «pour son bien», qui met une barrière aux réseaux...pour la génération qui n’a connu que les réseaux. Les jeunes maîtrisent pourtant bien mieux les gestes techniques que les aînés. Bannir les ados de ce monde virtuel, c’est aussi brutalement les élever au rang des fonctionnaires de l’Union européenne, qui leur a interdit certains outils, en particulier TikTok. Dans ce cas, il s’agit d’éviter de l’espionnage et des ingérences extérieures. En plein développement de l’adolescence, il est question d’une véritable menace cognitive.
Ado attardé
«On oublie parfois que cette période de maturation cérébrale dure très longtemps. On reste adolescent jusqu’à 20 ou 25 ans», explique Grégoire Borst, professeur de psychologie du développement et de neurosciences cognitives de l’éducation (Université Paris Cité). Avec les nouvelles dispositions législatives qui fleurissent un peu partout, la vie humaine se fragmente en paliers, précis dans les textes, un peu moins dans les têtes: majorité sexuelle, majorité numérique, majorité civique.
Sur le plan technologique, les outils concernés répliquent sans hésitation. Les plateformes rappellent qu’il est possible de paramétrer leur usage au niveau individuel. Il existe des contenus classés en fonction du degré de maturité supposé de l’usager. Ce sont des formes d’avertissements. Le téléphone se met automatiquement en sourdine pour ne pas déranger le temps de sommeil. Non sans ironie, Youtube fait remarquer que certains contenus présumés pour la jeunesse sont aussi très regardés par les plus anciens.
Pas d’histoire
Avec plus ou moins de réussite, on a fait des campagnes anti-tabac ou anti-alcool en direction des jeunes à des fins de santé publique. Il a fallu les renouveler et les adapter à des générations successives.
Le monde numérique n’a pas cette histoire de la prévention. Protéger la jeune génération des réseaux sociaux est sans doute nécessaire, cela revient aussi à apprendre à interdire. Jeune ou vieux, un cerveau humain a généralement tendance à apprécier les messages fortement émotionnels, une sorte de vulnérabilité intergénérationnelle partagée. Les adultes se trouvent aussi en première ligne lorsqu’ils publient sur leurs propres comptes des images de leurs enfants, sans grande précaution du point de vue de la protection des données et de la personnalité. Troisième point, l’accès à l’information, voire à la connaissance, n’implique plus en 2026 un passage obligé par l’adulte, qu’il soit prof ou non.
Des citoyens
Le monde numérique paraît compliqué pour les vieux, car on y emploie SnapChat, TikTok ou Instagram en fonction de buts variés. Beaucoup de confidences se font sur le premier, le second fait rire à coups de vidéos ultra courtes, la gloire des influenceurs est perceptible sur le troisième. Le dénominateur commun est un enjeu de valeurs à préserver et à expliquer, sur une échelle de danger qui va du bien-être individuel psychique de l’ado à un risque éventuel pour le vivre-ensemble. Un débat sur la démocratie va se développer, puisque ce sont les citoyens de demain qui sont aujourd’hui particulièrement compulsifs sur les plateformes
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