Opinions

L’humain, variable du changement qui résiste

Flavia Giovannelli Journaliste Publié jeudi 12 mars 2026

Lien copié

Embaucher ou temporiser? Un vrai dilemme. Aux signaux contradictoires du marché de l’emploi s’ajoute la déflagration géopolitique au Moyen-Orient. L’entrepreneur doit naviguer à vue sur un terrain mouvant et relativiser ce qu’il a longtemps appliqué. Le dogme voulant que les courbes de l’emploi épousent sagement celles de la reprise a volé en éclats. La croissance ne garantit plus le recrutement, la crise ne signifie plus forcément le licenciement. La véritable force d’une entreprise réside dans sa «plasticité», sa capacité vitale à mobiliser, à réorienter ou à redéployer ses forces vives en un temps record pour absorber l’imprévu. En période de turbulences, la technique pure ne suffit plus. Que l’on parle de restructuration, de déménagement, d’un virage numérique ou du remplacement d’un client historique, le succès d’un pivot stratégique repose sur un pilier trop souvent sous-estimé: la capacité du dirigeant à bâtir une véritable coalition humaine derrière son projet. Le changement est, par nature, un perturbateur pour l’organisation. Il vient heurter de plein fouet des résistances naturelles, souvent ancrées dans la peur. Celle de perdre ses acquis, celle de l’incompétence face à de nouveaux outils ou la peur de l’inconnu qui paralyse l’initiative. Ignorer ces freins psychologiques, c’est condamner la transformation à l’échec ou à une inertie coûteuse. Il existe une doctrine abondante distillant des méthodes structurées pour franchir ces étapes critiques. Elles convergent toutes vers un impératif: il faut préparer le terrain. Engager l’entreprise ne signifie pas imposer une vision descendante, mais rendre le changement «digeste» pour ceux qui le vivent. Pour briser les résistances, le dirigeant doit parfois descendre à la base, ouvrir une discussion franche, nommer les enjeux sans tabou et, surtout, légitimer les inquiétudes des collaborateurs pour mieux les désamorcer par l’action.
Les directions générales et les services RH, qui placent avec raison le facteur humain au sommet de leurs valeurs, ne doivent pas négliger l’art subtil de la mise en œuvre. Selon son tempérament, le leader oscillera entre un mode directif, nécessaire pour donner le cap, et un mode collaboratif, indispensable pour susciter l’adhésion. Dans tous les cas, il devra composer avec une variable incompressible: le temps. Dans cette course de vitesse effrénée qu’est l’économie de 2026, l’erreur fatale serait de croire qu’une fois la décision actée, le générique de fin peut défiler. L’humain est une matière complexe qui nécessite une phase de consolidation indispensable. L’ancrage d’une nouvelle culture d’entreprise demande de la répétition, de la pédagogie et de la patience. Savoir ralentir pour accompagner ses équipes et valider chaque étape de la transition demeure le meilleur levier de performance à long terme. Car au bout du compte, une stratégie n’a de valeur que si elle est incarnée par ceux qui la font vivre au quotidien.

Opinions en lien