«En Suisse, plus les politiciens sont nuls, mieux le système fonctionne»
Frédéric Recrosio
photo: Yves Leresche
Chantal de Senger
Publié jeudi 18 juin 2026
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#Politique
À l'occasion de la sortie de son livre La Suisse, tous des nuls, l'humoriste et pamphlétaire valaisan Frédéric Recrosio s'attaque à l'un des derniers tabous helvétiques: la politique suisse. Entre compromis, lobbyistes, formule magique et élus interchangeables, il livre une critique aussi drôle que féroce du système.
À 50 ans, vous multipliez toujours les projets. Qu'est-ce qui vous occupe aujourd'hui?
Ma principale actualité, c'est justement d'avoir 50 ans. Je fais désormais des projets pour le plaisir, sans esprit de conquête. Je codirige un théâtre, je continue mon aventure dans le saucisson suisse (Don Recroze est un saucisson suisse artisanal dont la viande provient d’élevages modèles où les cochons gambadent dans la paille - ndlr). et j'ai remplacé les revues par les livres. Les réflexions politiques que je ne pouvais pas mettre sur scène ont trouvé leur place dans l'écriture.
Pourquoi écrire un livre sur la politique suisse?
Parce qu'à chaque discussion avec des journalistes politiques, la même question revenait: «Est-ce qu'ils ne sont pas tous un peu nuls?» Finalement, il est plus difficile de prouver le contraire.
Votre thèse est provocatrice: plus les politiciens sont nuls, mieux le pays se porte.
J'en suis convaincu. Le système suisse est conçu pour empêcher quiconque d'avoir trop de pouvoir. Il neutralise les ambitions individuelles. Au fond, personne ne peut vraiment faire grand-chose seul.
Donc les grands hommes politiques n'existent pas en Suisse?
Ils existent parfois, mais le système les rabote. Pour arriver au sommet, il faut surtout ne faire peur à personne. En Suisse, les têtes qui dépassent finissent rarement tout en haut.
Vous écrivez que le compromis est une forme de trahison.
Le compromis, c'est forcément renoncer à une partie de ses convictions. Quand un élu crie victoire, c'est souvent parce qu'il a abandonné quelque chose ailleurs. C'est le fonctionnement normal du système.
La politique suisse se décide-t-elle davantage au bistrot qu'en séance?
Une partie, oui. Dans les procès-verbaux, on voit les décisions. Mais on ne voit jamais les marchandages qui ont permis d'y arriver. Pourtant, c'est là que se joue souvent l’essentiel.
Les parlementaires s'écoutent-ils encore?
J'en doute. Chacun vient surtout délivrer son message. Tout le monde sait déjà comment il va voter. Aujourd'hui, les discours servent souvent davantage aux réseaux sociaux qu'au débat parlementaire.
Pourquoi les Suisses semblent-ils si peupassionnés par la politique?
Parce qu'ils savent intuitivement que le système ne repose pas sur des figures héroïques. Contrairement à d'autres pays, on ne croit pas qu'un homme providentiel va changer la donne.
Les politiciens sont-ils condamnés à être des faux-culs?
Les plus efficaces sont surtout ceux qui savent le mieux marchander. Celui qui reste parfaitement fidèle à sa ligne n'obtient généralement rien.
Vous vous moquez aussi des médias. Les journalistes fabriquent-ils les politiciens?
Ils contribuent à leur visibilité. Les journalistes appellent souvent les mêmes personnes: celles qui répondent vite, qui sont disponibles et qui savent occuper l'espace médiatique.
Aujourd'hui, peut-on encore rire de tout?
Je crois qu'il faut continuer. Si on craint de vexer quelqu'un, il faut changer de métier. L’humour repose forcément sur la caricature et la simplification.
Les lobbyistes ont-ils trop de pouvoir?
Quand on voit à quel point ils ont un accès direct aux élus, on peut légitimement se poser la question. C'est d'ailleurs loin d'être un phénomène uniquement suisse.
La « formule magique », c'est du génie politique ou un sortilège d'immobilisme?
Les deux. C'est fascinant qu'un pays fonctionne avec une règle non écrite. Mais cette obsession de représenter tout le monde contribue aussi à ralentir énormément les choses.
Au fond, pourquoi devient-on politicien?
C'est une bonne question. Quand on accepte d'être politicien, on accepte aussi qu'une grande partie de la population pense que vous racontez des bêtises. Il faut avoir une solide carapace... ou un besoin particulier de reconnaissance.
Alors, tous des nuls?
Disons que le système suisse est conçu pour que même les nuls ne puissent pas faire trop de dégâts. Et finalement, c'est peut-être sa plus grande force.
A LIRE
Frédéric Recrosio
Tous des nuls, imprécis de politique
suisse, Edition Slatkine, Genève, 2026,
160 pages.
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