Comment le coworking redessine les espaces de l'économie

Entre 2020 et 2023, le nombre d’espaces de coworking en Suisse a bondi de 67%, selon le cabinet Wüest Partner.
Entre 2020 et 2023, le nombre d’espaces de coworking en Suisse a bondi de 67%, selon le cabinet Wüest Partner. IWG.
Steven Kakon
Publié vendredi 18 septembre 2026
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#Bureaux Face à des baux classiques souvent hors de prix à Genève, start-ups en pleine croissance et entreprises établies en quête de flexibilité plébiscitent les espaces partagés, devenus un véritable levier stratégique.

«Nous faisons du coworking car nous n’avons pas encore assez de cash-flow.» Depuis qu’il a co-fondé la start-up genevoise UltraModula en 2023, Federico Cruz avance sur ses projets d’aménagement durable depuis son domicile, et ne retrouve ses associés dans un espace partagé que quelques jours par mois, pour des réunions stratégiques. Coût mensuel? Environ 250 francs, contre environ 1500 à 1800 francs pour des bureaux propres à Genève. «Cet argent économisé, nous avons pu le réinvestir dans la société. Nous n'aurions pas survécu autrement», confie le digital nomad. De la contrainte financière est née une nouvelle façon de travailler. «Puisque nous ne sommes pas ensemble, autant accommoder les besoins et les contraintes de chacun au niveau des emplois du temps.» Chacun travaille selon ses propres horaires de manière asyncrone, dans un esprit commun: seul le livrable compte.

Entre 2020 et 2023, le nombre d’espaces de coworking en Suisse a bondi de 67%, selon le cabinet Wüest Partner. L’association Coworking Switzerland compte aujourd’hui plus de 150 membres. Salles de réunion, postes partagés ou bureaux privatifs équipés: le principe est simple, payer pour ce que l'on utilise. Les formules vont d'un jour par mois au temps plein. Cette flexibilité contractuelle et un dépôt de garantie léger s'accompagnent souvent d'un accès à une communauté active et d'une localisation centrale.
 

Plusieurs profils


A l’Impact Hub, l’un des principaux acteurs du secteur, Julien Abegglen Verazzi, responsable du développement des sites genevois et lausannois, distingue trois profils distincts dans sa clientèle, essentiellement issue du milieu associatif local, de l’entrepreneuriat autour de l’économie circulaire et du milieu international ou des ONG. Première catégorie, à laquelle fait partie Federico Cruz: des consultants indépendants qui cherchent à développer leur marque et leurs services. «Ils commencent par venir une à deux fois par mois, puis deviennent plus réguliers, selon leurs finances et leurs besoins.»

Ce même besoin de flexibilité se retrouve dans le quartier des banques, chez Signature, la marque premium du groupe IWG (qui compte aussi Spaces et Regus). Plus feutré, le décor tranche avec celui de l'Impact Hub. «De plus en plus d'entrepreneurs nous sollicitent pour utiliser nos solutions une, cinq ou dix fois par mois, avant de basculer sur un abonnement.», confirme Fabio Nairi, directeur des ventes d’IWG pour la Suisse romande et italienne. Les raisons? Beaucoup de jeunes entreprises peinent à accéder aux bureaux traditionnels en raison de durées d’engagement trop longs, de cautions trop élevées ou parce qu’ils n’ont pas au moins trois exercices comptables.

Deuxième profil de clients, selon Julien Abegglen Verazzi: des entrepreneurs plus avancés dans leur projet et qui utilisent l'écosystème du Hub entre un et trois jours par semaine. Exemple: un consultant basé à Genève, et qui a des clients à Lausanne pourrait utiliser le Hub à Lausanne pour y rencontrer ses clients dans le canton de Vaud.

Enfin, certains louent des bureaux à temps plein. C’est le cas de start-ups, d’employés d'ONG ou d'associations basées à Genève, mais rattachés à d'autres cantons ou pays, qui font du Hub leur bureau principal. A l’Impact Hub, c'est le cas de Foraus, le think tank de politique étrangère (lire encadré).

Pour d’autres acteurs de l’économie, il s’agit d’avoir une adresse professionnelle hors de leur domicile, ou simplement un point de chute pour recevoir des clients. C'est le cas d'Aurélie Bon, fondatrice et seule à bord de Red Drop LAB à Aubonne (VD), société spécialisée dans les études de santé basées sur le sang menstruel. «J'utilise les espaces de coworking uniquement pour des réunions avec de nouveaux prestataires et pour du brainstorming, qui durent en général deux heures.»
 

Travail hybride

 

Localisation, durée d'engagement et type de solution déterminent le prix. «Quand on reçoit un entrepreneur ou une équipe, on leur demande comment ils veulent travailler, puis on leur propose une solution évolutive sur mesure», explique Fabio Nairi. Avec la généralisation et l’augmentation du travail hybride depuis la crise sanitaire, ces formules évolutives séduisent aussi bien les consultants que les entreprises plus mûres en quête de flexibilité. «Pour des équipes qui ont des réunions Teams hebdomadaires pour faire le point avec leur équipe, la moitié travaille à 70, 80 ou 90%, avec déjà un ou deux jours de télétravail par semaine. Le jeu en vaut-il la chandelle d'avoir des bureaux fermés, à l'ancienne?», s'interroge Julien Abegglen Verazzi. Fabio Nairi renchérit: «De plus en plus de PME et de grandes entreprises viennent chez nous pour une solution agile.» Une start-up qui grandit après six mois d'activité peut demander à tout moment un réajustement de l'offre. «Une PME en croissance et un groupe en réorganisation cherchent la même chose: pouvoir ajuster leur surface sans renégocier un bail, dans des espaces qui les aident aussi à attirer des collaborateurs», souligne-t-il. Enfin, la notion de siège unique perd de sa valeur. «Les entreprises souhaitent plusieurs bureaux satellites pour réduire les temps de trajet de leurs collaborateurs et se rapprocher de leurs clients. Notre réseau se développe pour accompagner ce mouvement, avec l'ouverture d'un nouveau centre Spaces à Bussigny au 1er septembre.» Le groupe IWG met en place des dispositifs de confidentialité dans les espaces privatifs. «Nos clients peuvent disposer de leur propre réseau et de leurs propres équipements informatiques», précise Fabio Nairi.

 

Moments fédérateurs


Les espaces de coworking ont pour particularité de rassembler sous un même toit des profils très différents, parfois isolés et pas toujours destinés à se croiser. «Les parcours entrepreneuriaux ont tendance à être solitaires. Il est important de trouver des espaces de régulation pour ne pas rester coincé entre le canapé, le chat ou les enfants et d’y créer suffisamment de confort», analyse Julien Abegglen Verazzi. Aurélie Bon, qui a testé plusieurs espaces à la journée «pour voir du monde», observe que certains restent traditionnels quand d'autres se montrent plus inclusifs. «En tant qu'entrepreneur, on n'arrive pas à lever la tête. C'est aux espaces de coworking de créer des moments fédérateurs, avance-t-elle. Le groupe IWG et l’Impact Hub l’ont bien compris. «Au hub, les visiteurs savent que tous les lundis, un goûter est offert», sourit Julien Abegglen Verazzi. Fabio Nairi, lui, voit à travers les événements qu’organise son groupe un moyen de mettre en relation les clients et d’autres acteurs de l’économie: «une petite structure isolée a peu d'occasions de rencontrer d'autres entrepreneurs. Nous organisons des événements avec des chambres de commerce et des clubs de réseautage romands, et nos clients se rencontrent aussi entre eux: plusieurs centaines d'entreprises cohabitent dans nos centres. Cela leur donne accès à un réseau qu'elles n'auraient pas construit seules.»

Pour une équipe de plusieurs personnes, le modèle du télétravail avec un usage ponctuel du hub pour les rencontres trouve cependant vite ses limites. Federico Cruz peut en témoigner: «Cela fonctionne dans ma société UltraModula parce que nous avons la motivation de construire un projet, mais on n'arrive pas à créer une culture de travail aussi forte que dans un bureau. Il a été difficile pour nous de résoudre certains problèmes, et cela s’explique par la distance, car la communication n’est pas aussi bonne au téléphone ou par e-mail qu’en face-à-face.» Et de conclure: «Ce modèle convient quand on est limité en cash-flow, mais à un moment, il faudra basculer». Ce basculement, qui consistera à louer des bureaux à temps plein, marque justement, selon lui, le passage du statut de start-up à celui de PME.
 



Le think tank Foraus en mode coworking à Genève


Le think tank Foraus, qui donne la parole aux jeunes sur les questions de politique étrangère suisse, dispose de ses propres bureaux à Berne. À Genève, l’association loue également un espace à plein temps à l’Impact Hub, juste en face de la gare de Cornavin. Pourquoi ce choix genevois? Sa co-directrice, Marie Hürlimann, avance trois raisons. Premièrement, l’emplacement joue un rôle clé: «sachant que nos bénévoles sont actifs dans toute la Suisse, il est important pour nous d’être bien connectés». Les raisons d’ordre financier sont également avancées: «nous avons des ressources financières limitées». Enfin, la flexibilité est un élément décisif: «Nous travaillons avec des formats participatifs et l’Impact Hub nous permet de louer facilement d’autres espaces pour des événements». Un inconvénient à avoir ses bureaux dans un espace partagé? «Certains jours, le hub est très rempli et le volume sonore peut vite monter!», répond Marie Hürlimann.

 



Domiciliation des sociétés


Les sociétés de fondateurs étrangers peuvent se domicilier dans les structures de coworking. «Les entreprises qui s'implantent en Suisse ont besoin d'une adresse d'affaires pour leur siège. Les centres du groupe IWG répondent à ce besoin en mettant à disposition un espace de travail dédié et privé, avec un contrat de service à l'appui», indique Fabio Nairi. L’Impact Hub offre la même prestation. Environ un tiers de ses 300 membres est concerné entre Genève et Lausanne (environ 250 pour Genève et 50 pour Lausanne).


 

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