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Dix millions de raisons de garder la tête froide

Chantal de Senger Rédactrice en chef Publié vendredi 22 mai 2026

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La Suisse aime les débats de fond. Celui sur l’immigration en est un. Il touche à l’identité, au logement, aux infrastructures, au sentiment parfois diffus d’un pays qui change vite. Ces préoccupations méritent d’être entendues. Mais elles méritent surtout d’être traitées avec sérieux, chiffres à l’appui, et non à coups de slogans simplistes.
Or, c’est précisément ce que vient rappeler l’étude mandatée par le Conseil fédéral sur les conséquences d’une limitation drastique de l’immigration et d’un plafonnement de la population suisse à dix millions d’habitants. Le constat est limpide: une Suisse qui se ferme serait une Suisse qui s’affaiblit.
Le rapport pointe des conséquences lourdes pour son économie, son marché du travail et sa prospérité. Dans un pays déjà confronté à une pénurie chronique de main-d’œuvre, limiter fortement l’immigration reviendrait à priver les entreprises des compétences dont elles ont besoin pour fonctionner, innover et créer de la valeur. Industrie, santé, construction, hôtellerie-
restauration, recherche, informatique: aucun secteur ou presque n’échapperait à cette pression.
Le paradoxe est frappant. Alors que les entreprises peinent à recruter, certains voudraient fermer davantage les portes au moment où le vieillissement démographique s’accélère. Car derrière les chiffres de l’immigration, il y a aussi une réalité souvent oubliée: ce sont des femmes et des hommes qui travaillent, cotisent et contribuent au financement des assurances sociales. Sans eux, la pression sur l’AVS et sur les finances publiques ne ferait qu’augmenter. L’étude met également en garde contre un autre risque majeur: celui d’une remise en cause des accords bilatéraux avec l’Union européenne. Et avec eux, l’accès privilégié de la Suisse à son principal marché d’exportation. Pour une économie ouverte comme la nôtre, cette perspective relève moins du débat théorique que du danger concret.
Cela ne signifie pas qu’il faille nier les tensions liées à la croissance démographique. Logement, mobilité, énergie ou formation doivent être anticipés avec lucidité et responsabilité. Mais la réponse ne peut être une politique du repli qui fragiliserait précisément les ressources nécessaires pour relever ces défis. Dans l’interview qu’il accorde à ce numéro d’Entreprise romande, le Conseiller fédéral Beat Jans rappelle d’ailleurs que la prospérité suisse repose aussi sur son ouverture et sa capacité à attirer les talents dont elle a besoin. Un constat pragmatique, loin des postures idéologiques.
La Suisse a toujours avancé lorsqu’elle regardait le monde avec confiance plutôt qu’avec crainte. Notre modèle économique repose sur l’innovation, les échanges, la stabilité et la compétitivité. Affaiblir ces piliers au nom d’une illusion de contrôle serait une erreur stratégique majeure.
Le débat mérite mieux que des peurs instrumentalisées. Il mérite des solutions. Et surtout une vision d’avenir capable de concilier croissance, cohésion et prospérité. 
C’est précisément ce que cette initiative menace aujourd’hui.