IA et discriminations: «Nos garde-fous sont insuffisants»

Steven Kakon
Publié jeudi 09 avril 2026
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#Formation Le 21 mai, la FER Genève accueille une journée dédiée aux discriminations que les algorithmes peuvent amplifier au travail. Objectif: ouvrir les yeux avant qu’il ne soit trop tard.

L’intelligence artificielle (IA) va t-elle renforcer les performances... ou les discriminations? La question sera au cœur de la cinquième édition de la journée internationale contre le harcèlement et pour l’inclusion dans le monde du travail, le 21 mai prochain. Organisé pour la troisième fois à la FER Genève, l'événement est gratuit, sur inscription. Au programme, dès 14 h: conférences, table ronde, rencontres et échanges avec des dirigeants et des experts du monde de l'entreprise, du milieu académique et des organisations internationales. Rencontre avec l’initiatrice, Joëlle Payom, présidente et fondatrice de Rezalliance, une organisation active dans la prévention du harcèlement et des discriminations au travail.

Pourquoi faire de l’IA le sujet de cette journée anti harcèlement au travail?

Cette année, le sujet de l'IA s'est imposé à nous comme un enjeu majeur du monde du travail. Aux États-Unis, les biais algorithmiques liés au sexe, à l'origine ethnique et à l'âge sont documentés depuis plusieurs années. En Europe, on accuse un certain retard, alors que ces risques nous concernent tout autant. Des candidatures sont filtrées de manière arbitraire par l'IA, pénalisant des profils compétents sur la base de critères discriminants. Ces biais ne sont pas nés avec l'IA, ils existaient déjà dans les pratiques professionnelles. L'algorithme les a simplement rendus plus systématiques et beaucoup moins visibles. C'est ce que l'IA Act, toute première législation européenne sur l'intelligence artificielle, tente d'adresser en imposant des obligations de transparence et de contrôle, y compris dans les domaines de l'emploi et des ressources humaines, considérés comme à haut risque. À l'avenir, les entreprises devront prouver que leurs algorithmes ne discriminent pas.

Les discriminations algorithmiques dépassent-elles le seul recrutement?

Oui. On peut être discriminé à tout moment d'une carrière. Le handicap, le genre, l'âge, l'origine ethnique, l'orientation sexuelle ou les croyances religieuses sont autant de caractéristiques qui peuvent mener à des discriminations. L'état de santé ou la situation personnelle peuvent également devenir un prétexte discriminant. En Suisse, par exemple, il n'est pas rare que des femmes soient licenciées au retour de leur congé maternité ou qu'une mère de quatre enfants se voie refuser une promotion au motif qu'elle n'y arrivera pas. Ces biais, conscients ou non, se retrouvent dans les pratiques professionnelles, puis dans les algorithmes. Pour pouvoir les neutraliser, encore faut-il commencer par les reconnaître.

Quel est le programme de cette rencontre? Quelques mots sur les intervenants?

Cette année, le programme a été co-construit avec le Rotaract, un réseau de jeunes professionnels de moins de 30 ans, et donne la part belle au dialogue entre générations, disciplines et expériences. Au programme, un panel de femmes dirigeantes, une session dédiée à la jurisprudence avec Karine Eychenne Serizay, directrice du Service d'assistance juridique et conseils de la FER Genève et l'intervention d'une étudiante en médecine membre de l'Assemblée de l'Université de Genève sur la rencontre entre biais cliniques et biais algorithmiques. Car dans le domaine médical, les biais mettent des vies en danger. Et parce que la performance et la pression sont au cœur du sujet, nous aurons l'honneur de recevoir Marie-José Perec pour un grand entretien. Triple championne olympique d'athlétisme, elle sait mieux que quiconque l'importance de préserver son humanité face à l'injonction d'excellence. La journée se clôturera par une table ronde réunissant une fondation active dans la gouvernance de l'IA, un expert IA auprès de la Commission européenne, la directrice du Graduate Institute à Genève et moi-même, pour une perspective de terrain sur l'impact de l'IA sur les discriminations au travail.

A qui s’adresse l’événement?

En premier lieu aux chefs d'entreprise, parce que le changement commence par la direction. Un employé peut alerter, signaler, résister, mais sans engagement réel de la direction, rien ne se transforme durablement. Changer les pratiques demande du temps, des moyens et de la volonté. L'événement s'adresse aussi à tous ceux qui, dans une organisation, ont un levier d'action, comme les responsables des ressources humaines et les juristes. Jeunes professionnels et étudiants sont également les bienvenus.

Quel objectif principal souhaitez-vous atteindre?

Informer, inspirer, outiller. Nous voulons que les personnes qui partent de cette journée en sachent plus, se sentent concernées et aient en main des éléments concrets pour agir dans leur organisation. C'est aussi pourquoi l'entrée est gratuite. Les échanges doivent faire émerger des pistes concrètes. Leur mise en œuvre relève ensuite d'une responsabilité à la fois collective et individuelle, car chacun peut être prescripteur et acteur du changement. Notre ambition va plus loin. Nous travaillons à ce que cette journée soit inscrite à l'agenda officiel de l'ONU. Nous sommes fiers d'avoir réuni depuis 2022 de nombreuses voix et organisations crédibles pour porter cette initiative majeure.

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