Maxime Droux: «la Suisse crée des pépites, mais elle ne sait pas les garder»
Maxime Droux
François Wavre
Chantal de Senger
Publié vendredi 18 septembre 2026
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#Investissement
L’entrepreneur fribourgeois a cofondé le fonds d’investissement genevois Climb Ventures. Son ambition: donner aux entreprises suisses les moyens de grandir et de devenir des championnes internationales.
De l’apprenti banquier au cofondateur d’une entreprise devenue mondiale, puis investisseur dans les jeunes pousses suisses, le parcours de Maxime Droux est tout sauf linéaire. Il nourrit aujourd’hui une conviction forte: la Suisse sait créer des entreprises de qualité. Elle possède les talents, les écoles, les technologies et l’argent. Mais lorsqu’elles grandissent, ses pépites dépendent encore trop souvent de capitaux étrangers.
L’histoire entrepreneuriale de Maxime Droux commence presque par accident. Après un apprentissage bancaire – une période qui lui permet, dit-il, de devenir pour la première fois «bon dans quelque chose» –, il poursuit ses études et travaille notamment à Londres.
Puis un ami lui demande de l’aider sur une start-up. En 2011, il fait ses valises direction Montréal pour rejoindre le projet Neuvoo, devenue Talent.com. Les débuts sont difficiles. Les entrepreneurs en herbe connaissent mal le marché québécois et changent quatre fois de modèle économique en six mois. Jusqu’à trouver la bonne formule: agréger gratuitement les offres d’emploi disponibles sur internet et faire payer les entreprises pour leur visibilité.
Le Canada est suivi par la Suisse, puis l’Europe et les Etats-Unis, qui finiront par représenter près de la moitié des revenus (120 millions de chiffre d’affaires en 2021). Treize ans plus tard, Maxime Droux quitte les commandes opérationnelles. Talent.com est désormais présente dans 78 pays. Une CEO professionnelle a récemment pris la direction de l’entreprise, tandis que son cofondateur reste actionnaire et membre du conseil.
«Après treize ans, c’était le bon moment», observe-t-il. Le vrai problème?
Le capital local
La suite s’écrit en 2023 avec Climb Ventures, fonds genevois dont il est aujourd’hui General Partner.
Le fonds prépare une nouvelle étape: lever 100 millions de francs pour investir dans des entreprises suisses de haute technologie en phase de croissance. Plus d’un tiers de ce montant a déjà été levé. Son diagnostic est sans détour: «Les meilleures boîtes suisses n’ont pas de problème de capital. Elles ont un problème de capital local.»
La nuance est décisive. Les start-ups trouvent aujourd’hui plus facilement des investisseurs. Mais lorsqu’elles atteignent le stade où elles ont besoin de dizaines de millions pour changer d’échelle, les capitaux étrangers prennent souvent le relais. Avec, à la clé, le risque de voir partir une partie des talents, des brevets, des emplois et de la valeur créée. «On déracine nos start-ups et nos entreprises en croissance trop vite», estime-t-il. Talent.com en est une illustration. L’entreprise a levé plus de 170 millions de dollars, principalement auprès d’investisseurs nord-américains.
Pour Maxime Droux, l’enjeu n’est évidemment pas de maintenir artificiellement les entreprises en Suisse. Une société mondiale doit conquérir des marchés et recruter à l’international. Mais elle peut conserver ici son centre de gravité. Nestlé en est, selon lui, le meilleur exemple: un groupe mondial, mais dont le siège et une empreinte économique majeure restent en Suisse.
Une question de culture
La Suisse investit pourtant davantage dans ses start-ups qu’il y a dix ans. Maxime Droux cite une progression d’environ 500 millions à 2,8 milliards de francs. Une accélération spectaculaire, mais encore loin de certains écosystèmes internationaux.
Pour lui, le frein n’est pas uniquement financier. Il est surtout culturel. On investit peu dans les entreprises locales, tout comme on a peur de l’entrepreneuriat en Suisse: «La peur de l’échec est forte. Les jeunes ont encore le réflexe de privilégier une carrière dans une grande entreprise, parce que «c’est bon pour le CV.» Le pays manque aussi, selon lui, de figures entrepreneuriales capables de devenir des modèles.
«Une des raisons pour lesquelles on a peu d’entrepreneurs, c’est qu’on a peu de héros auxquels se fier.» La dernière véritable success story suisse qui s’est exportée est Logitech, selon lui. Ça date, en effet.
Il défend ainsi un cercle vertueux: créer des entreprises, les financer, les faire grandir, puis voir leurs fondateurs réinvestir à leur tour et inspirer une nouvelle génération. La Suisse a, selon lui, commencé à enclencher ce mouvement. Il faut maintenant l’accélérer.
L’équipe avant le business plan
Lorsqu’il investit, Maxime Droux regarde d’abord les personnes. Pour Climb Ventures, l’équipe peut peser de 50 à 60% dans la décision. Vision, énergie, capacité d’exécution, mais surtout complémentarité: l’investisseur préfère des profils différents plutôt qu’un groupe de fondateurs qui se ressemblent. Un excellent ingénieur ne sera pas forcément un bon commercial ou un bon communicant. «Il ne faut pas nécessairement chercher à s’entourer de personnes qui vous ressemblent.»
La carte suisse du DeepTech
C’est précisément dans cette complémentarité que Maxime Droux voit une autre force helvétique: son savoir-faire industriel. Microtechnique, mécanique de précision, lasers, technologies médicales… La Suisse possède, selon lui, un héritage industriel de 150 à 200 ans qu’elle peut désormais combiner avec l’intelligence artificielle. Climb Ventures mise notamment sur cette deep tech, ces technologies issues de cycles de recherche longs et souvent protégées par des brevets.
Son premier investissement dans le cadre de son nouveau fonds est Corintis, spin-off de l’EPFL, spécialisée dans le refroidissement des puces utilisées pour l’IA. «En Suisse, on est très forts dans le hardware», estime-t-il. Autrement dit, le prochain champion suisse ne sera pas forcément une nouvelle application. Il pourrait aussi être une technologie industrielle capable de résoudre les problèmes que pose la révolution numérique.
Investir par conviction, pas par patriotisme
Reste la question centrale: comment convaincre les investisseurs suisses de financer davantage les entreprises suisses? La réponse de l’entrepreneur fribourgeois est pragmatique: «Les investisseurs choisiront toujours la performance sur le patriotisme économique.» Il ne s’agit donc pas de demander aux investisseurs de faire preuve de patriotisme, mais de leur démontrer que les meilleures entreprises helvétiques sont aussi de bonnes affaires.
C’est tout le pari de son fonds, qui cible des entreprises en phase de croissance et capables de lever plusieurs dizaines de millions de francs. Des sociétés suffisamment mûres pour changer d’échelle, mais qui ont encore besoin de capitaux pour devenir des leaders mondiaux. Pour Maxime Droux, la Suisse possède déjà presque toutes les pièces du puzzle: universités, chercheurs, ingénieurs, entrepreneurs, savoir-faire industriel et capitaux. Elle attire même désormais les grands investisseurs internationaux. Le défi est donc moins de créer des pépites que de savoir ce que l’on en fait une fois qu’elles ont grandi.
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