Pas de Suisse à 10 millions!: un sondage inquiète l’économie genevoise
Flavia Giovannelli
Publié lundi 04 mai 2026
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#Votation
Un sondage sur les intentions de vote concernant l’initiative Pas de Suisse à 10 millions inquiète les entreprises.
L’initiative de l’UDC Pas de Suisse à 10 millions! pourrait recueillir une majorité. Selon un sondage 20 Minutes et Tamedia publié le 29 avril dernier, 52% des personnes interrogées ont l’intention de voter «oui» au texte soumis au scrutin populaire le 14 juin prochain.
Cela marque un revirement par rapport à mars dernier, où un précédent sondage donnait 45% de oui contre 47% de non. En novembre 2025, le rapport était de 48% de oui contre 41% de non. Il faut retenir l’extrême volatilité de ces tendances, tout en s’inquiétant de la progression des sympathisants à cette initiative. Nous avons recueilli quelques premiers témoignages qui illustrent des conséquences éventuelles. De nombreux secteurs économiques cruciaux pour Genève sont en effet fortement dépendants de forces de travail étrangères. Avec le vieillissement de la population, cette pénurie pourrait s’aggraver en cas de restrictions au recrutement. On pense ainsi à la santé, au commerce de détail, à l’hôtellerie-restauration ou à la logistique. Voici la parole d’entrepreneurs inquiets.
Vincent Michellod, de Swiss Medical Network
«Le système de santé ne suivra plus»
Élu récemment à la tête de l’Association des cliniques privées de Genève (Genève-Cliniques), qui groupe neuf établissements privés, Vincent Michellod a un avis tranché sur les conséquences possibles d’un oui à l’initiative Pas de Suisse à 10 millions!. «Le système de santé suisse dépend de la main-d’œuvre formée hors de nos frontières. Actuellement, 41% des médecins exerçant en Suisse ont obtenu leur diplôme à l’étranger, selon une statistique récente publiée par la FMH. Il faut aussi prendre en compte le fait que 54% des spécialistes auront atteint l’âge légal de la retraite d’ici à 2032.»
La situation est tout aussi tendue concernant d’autres métiers de la santé, notamment les soins infirmiers. La Haute école de santé de Genève (HEdS) fonctionne déjà à pleine capacité, avec environ 130 infirmiers formés chaque année, toutes les candidatures répondant aux critères d’admission étant acceptées. «Il est illusoire de penser que l’on pourra former localement, en quelques années, à des métiers qui exigent une longue spécialisation», souligne Vincent Michellod. À Genève, en 2019, 66% des infirmiers exerçant en milieu hospitalier étaient titulaires d’un diplôme français, soit 2540 postes en équivalents plein temps. Selon les projections de la branche, il faudrait au minimum doubler la capacité de formation pour couvrir les seuls besoins des hôpitaux du canton, qui emploient déjà près des deux tiers du personnel soignant, et probablement atteindre entre 350 et 400 diplômés par an en incluant les EMS et les soins à domicile. Un objectif aujourd’hui hors de portée.
Flou populiste
Le camp porté par l’UDC, à l’origine de l’initiative Pas de Suisse à 10 millions, ne conteste pas ces besoins en matière de santé. Le parti avance toutefois que la Suisse pourra redéfinir unilatéralement les conditions d’accès à son marché du travail et que la main-d’œuvre frontalière ne serait, en principe, pas concernée par les restrictions envisagées.
En revanche, pour Vincent Michellod, cet argumentaire repose sur une vision largement théorique, qui résiste mal à la réalité du terrain. «Dire que la main-d’œuvre frontalière ne serait pas concernée est, au mieux, incomplet», résume-t-il. Le statut même de frontalier repose en effet sur les accords de libre circulation des personnes. En cas de remise en cause de ce cadre, maintenir une exception spécifique pour les soignants serait juridiquement fragile et politiquement difficile à tenir dans la durée.
Pas à la carte
Concrètement, cela impliquerait la mise en place de quotas par profession, des procédures administratives lourdes pour justifier les besoins, ainsi que des négociations permanentes avec les pays voisins qui pourraient, eux aussi, chercher à retenir leur propre personnel de santé. «L’Union européenne n’a jamais accepté une libre circulation à la carte», rappelle-t-il.
Dans ce contexte, le risque est celui d’une insécurité croissante pour les travailleurs frontaliers, dont le statut pourrait être remis en question au gré des évolutions politiques. Une perspective difficilement compatible avec les besoins de stabilité d’un système de santé déjà sous tension.
Qualité des soins menacée
Autre point sensible: l’idée d’un recours accru à une main-d’œuvre temporaire. «On ne peut pas faire fonctionner un hôpital comme une plateforme», tranche Vincent Michellod. Une forme d’«ubérisation» du personnel soignant serait, selon lui, incompatible avec la qualité des soins et, à terme, contre-productive sur le plan économique.
En résumé, pour le président de Genève-Cliniques, la question dépasse largement celle de la gestion des flux migratoires. «Le personnel soignant étranger n’est pas une variable d’ajustement, mais une composante structurelle de notre système de santé. Introduire de l’incertitude sur son statut, c’est fragiliser l’accès aux soins pour toute la population.»
Denis Pourcher, directeur du Bristol
«Une réalité économique incontournable»
«Depuis que je suis dans le métier, soit en 1998, l’hôtellerie est un secteur où il a toujours été difficile de trouver suffisamment de personnel. À l’époque déjà, nous dépendions fortement de collaborateurs venant de France, d’Espagne, d’Italie ou d’autres pays européens. C’était la seule manière de compenser le manque de candidatures locales.»
Aujourd’hui, cette réalité s’accentue. La démographie ne joue pas en faveur d’une relève suisse et l’Europe elle-même fait face à des tensions similaires. À cela s’ajoute une évolution des attentes professionnelles, avec des générations plus enclines à privilégier le temps partiel. Pour répondre au manque de main-d’œuvre, le secteur pourra recourir ponctuellement à des seniors ou à des profils recherchant des missions temporaires. «Mais cela ne suffira pas», prévient Denis Pourcher.
À terme, il faudra donc se tourner vers des candidats issus de pays plus éloignés, susceptibles d’être attirés par les conditions de travail en Suisse. «Tôt ou tard, cette réalité va nous rattraper. La question n’est pas de savoir si cela nous plaît, mais comment bien accueillir ces personnes et adapter nos structures pour favoriser leur intégration.» Sensible aux inquiétudes d’une partie de la population, Denis Pourcher estime toutefois que l’initiative n’apporte pas de réponse adéquate: «L’enjeu est de préserver les cultures et traditions helvétiques tout en conservant un esprit d’ouverture.» Encadré Le sondage décrypté Signal politique fort ou illustration de la volatilité extrême du sujet? Une chose est sûre: les clivages politiques restent marqués. La base de l’UDC soutient massivement le texte (96% de oui). La surprise vient du PLR, dont les électeurs se disent désormais favorables à 54%. Nadine Gobet, députée PLR à Fribourg et directrice de la Fédération patronale et économique, se dit surprise par ces résultats. L’électorat du Centre apparaît plus partagé (47% de oui). Dans le camp du non, on trouve les Verts et les Vert’libéraux (75%), ainsi que le PS, dont les électeurs rejettent le texte à 82%. Sur le plan générationnel, les 35-49 ans constituent la catégorie la plus favorable à l’initiative (59%). À l’inverse, les plus de 65 ans s’y opposent nettement (65%).
Le sondage décrypté
Signal politique fort ou illustration de la volatilité extrême du sujet? Une chose est sûre: les clivages politiques restent marqués. La base de l’UDC soutient massivement le texte (96% de oui). La surprise vient du PLR, dont les électeurs se disent désormais favorables à 54%. Nadine Gobet, députée PLR à Fribourg et directrice de la Fédération patronale et économique, se dit surprise par ces résultats. L’électorat du Centre apparaît plus partagé (47% de oui). Dans le camp du non, on trouve les Verts et les Vert’libéraux (75%), ainsi que le PS, dont les électeurs rejettent le texte à 82%. Sur le plan générationnel, les 35-49 ans constituent la catégorie la plus favorable à l’initiative (59%). À l’inverse, les plus de 65 ans s’y opposent nettement (65%).
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