Un personnage plus grand que nature

Michel Barde, directeur général de la Fédération des Entreprises Romandes Genève jusqu'à sa retraite en à 2007.
Michel Barde, directeur général de la Fédération des Entreprises Romandes Genève jusqu'à sa retraite en à 2007. Photo FER Genève
Pierre Cormon
Publié jeudi 05 février 2026
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#Hommage Ancien directeur général de la Fédération des Entreprises Romandes Genève, Michel Barde semble avoir vécu plusieurs vies.

Le décès de Michel Barde a créé un choc dans les milieux économiques. Directeur général de la Fédération des Entreprises Romandes Genève jusqu'à sa retraite en à 2007, il nous a quittés dans la nuit du 4 au 5 février, à l'âge de quatre-vingt-trois ans. Il aura passé quelque vingt-cinq ans à la tête de l'organisation.

Michel Barde faisait partie de ces personnages qui semblaient plus grands que nature – une impression renforcée par sa carrure imposante et sa voix grave. S'il a longtemps incarné le monde des entreprises locales, participant activement au débat public, ne craignant pas de prendre des positions tranchées, il avait eu d'autres vies avant cela. Sa première grande passion a été le théâtre. Encore collégien, il voit ses talents de comédien loués par le Journal de Genève. Rendant compte d'une pièce dans laquelle il joue, le quotidien trouve le jeune homme "infiniment plus juste et vrai que ses compagnons".

Mise en scène

Michel Barde écrit aussi – comme une revue de l'actualité politique présentée aux théâtrales de l'association Zofingue en 1962. L'année suivante, il signe la mise en scène de Trois intermèdes  de Cervantès au Théâtre de l'Atelier, qu'il a créé avec François Rochaix. Il se produit sur différentes scènes, comme le Théâtre de Poche ou le Théâtre de Carouge.

Après une licence en droit, il gagne sa vie avec une autre de ses passions, le journalisme. Il est engagé au Journal de Genève, puis entre au CICR en 1969. Attaché à la présidence, il est chargé de nouer des liens avec toutes les parties à la guerre du Vietnam, et notamment avec les communistes, qui tiennent le Nord du pays. "C'est à Paris, dans des fonds de bistrots que j'ai commencé à construire mon réseau de relations et à gagner leur confiance", racontera-t-il au Temps en 1998. Il joue également le rôle de négociateur dans la prise d'otages de Zarka, en 1970, fait l'émissaire entre les deux Corées, négocie avec des chefs khmers rouges, rencontre Indira Gandhi (présidente de l'Inde) et le prince Sihanouk (roi du Cambodge), visite la Chine alors en pleine révolution culturelle...

Ses relations avec le CICR se termineront sur une fausse note. Il écrit son mémoire de diplôme sur l'action de l'organisation au Vietnam, à l'Institut universitaire des hautes études internationales (IUHEI). Le CICR lui reproche d'avoir violé ses engagements de confidentialité. Les deux à trois cents exemplaires de l'ouvrage sont mis sous séquestre. Un exemplaire parvient tout de même au Vietnam du Nord et convainc ses dirigeants que le CICR n'est pas à la solde des Etats-Unis. Cela aurait joué un rôle dans la décision de le laisser intervenir dans le cadre du conflit avec la Chine, en 1979, supputait Le Temps en 1998.

Nouvelle carrière

C'est donc un homme riche d'un bagage solide et varié qui cherche une nouvelle orientation. "On m'a fait plusieurs propositions telles que le journalisme, le théâtre, l'industrie pharmaceutique, la banque, une régie et la Fédération des syndicats patronaux" (ancien nom de la Fédération des Entreprises Romandes Genève), raconte-il dans le livre d'entretiens qu'il a accordés à Michèle Makki et Oleg Stépanovitch. "J'ai choisi cette dernière parce que je me suis dit que c'était un carrefour extraordinaire, qu'à travers le monde des entreprises, j'avais l’occasion de m'occuper d'un domaine qui concernant la majorité des gens."

Il y entre en 1975 et succède sept ans plus tard à son oncle Renaud Barde, secrétaire général. Son talent de comédien lui sera utile, à un poste très exposé médiatiquement – il obtiendra le Prix de l'Union suisse des attachés de presse en 2006. Son passé de journaliste se manifestera dans l'intérêt porté pour Entreprise romande – jusqu'à sa retraite, il assistera systématiquement aux séances de rédaction. Son goût pour l'écriture le conduira à rédiger régulièrement des éditoriaux. Son expérience de négociateur infusera son action tout au long de son parcours de dirigeant patronal. Il mettra son expérience internationale à profit, enfin, en siégeant à différents postes à responsabilités au sein de l'Organisation internationale du travail.


Témoignages

Blaise Matthey, Ancien directeur général de la FER Genève 

Un long cheminement commun

J’ai travaillé aux côtés de Michel Barde pendant treize ans en tant que secrétaire général adjoint, avant de lui succéder. Il m’a sollicité pour rejoindre la direction générale tôt dans ma carrière, ce dont je lui sais gré. J’ai pu ainsi acquérir une solide expérience des enjeux économiques, autant que de la conduite d’une grande fédération. 
L’homme avait une stature indéniable, tant au sens propre que figuré. Il était grand, solide et doté d’une voix chaude que ses années d’acteur, autant que la cigarette et son accent genevois, rendaient unique. Michel Barde aimait le débat et il était autant doué que bien préparé pour les échanges. J’ai souvent vu des personnes perdre une partie de leurs moyens en face de lui.
Avant beaucoup d’autres, il avait compris l’importance des médias modernes et su y être très présent. Il gardait d’ailleurs de son passé de journaliste un attachement particulier pour le journal Entreprise romande. 
Il avait une véritable stature internationale, ayant beaucoup voyagé et négocié à l’étranger, puis représenté les employeurs à l’Organisation internationale du travail et à l’Organisation internationale des employeurs. Cela ne l’empêchait pas d’être viscéralement attaché à son canton dont il commentait l’évolution avec passion et, parfois, avec un peu d’excès. 
Ce mélange l’avait incité à défendre fermement l’adhésion de la Suisse à l’Espace économique européen, convaincu que notre pays ne pouvait s’isoler tant politiquement qu’économiquement. Il demeura un fervent partisan des accords bilatéraux, moins des mesures d’accompagnement, fidèle en cela à ses convictions libérales qu’il savait cependant tempérer au gré des nécessités et des évolutions sociétales. 
Contre les milieux économiques suisses, il s’engagea ainsi en faveur de l’assurance-
maternité fédérale. 
Non sans avoir hésité, il décida de ne pas solliciter de mandat politique. Il souhaitait pouvoir conserver une certaine neutralité dans son action au vu des sensibilités multiples des membres de la FER. Il manifesta donc logiquement de la réticence à l’idée de voir des secrétaires patronaux être candidats aux élections genevoises de 2001, opération qui fut couronnée de succès et dont il se félicita par la suite. C’était au fond Michel Barde: brillant dans l’analyse, la parole, l’écrit et la présence, ouvert au monde, mais sur certains plans très conservateur, comme l’attestait sa légendaire réticence à l’égard des technologies de l’information. 
Pendant vingt-cinq ans, les milieux économiques genevois et romands ont eu un avocat de grand talent à leur service. Je lui souhaite de reposer heureux au paradis des artistes du verbe et des lettres et j’adresse mes sincères condoléances à l’ensemble de sa famille.


Didier Fleck, rédacteur en chef d’Entreprise romande jusqu’en 2010

Du patron à l’ami

On me pardonnera d’évoquer ici des souvenirs personnels, voire intimes, mais on ne rend pas hommage à un ami décédé avec des propos désincarnés et des phrases toutes faites. Merci à «mon» ancien journal d’accueillir ceux-ci. 
Lorsque j’ai répondu en 1961 à une offre d’emploi de L’Ordre Professionnel (ancien titre d’Entreprise romande), j’avais moins de 20 ans, maturité commerciale en poche. Un prof de littérature m’avait dit qu’avec ma manière d’écrire et mon état d’esprit il me voyait assez journaliste! Merci Jean-Jacques Majal! A la Fédération des syndicats patronaux (FSP), née de la Fédération des corporations et ancêtre de la FER, Renaud Barde était aux commandes, patriarche ultralibéral... et social à l’égard de ses collaborateurs. Par exemple en créant volontairement une «commission consultative du personnel» pour mieux percevoir les attentes des employés. C’est dire qu’en reprenant les commandes de la FSP en 1982 des mains de son oncle, Michel Barde avait de quoi s’inspirer en la matière, même si les préoccupations et les personnes avaient parfois changé. En me nommant rédacteur en chef en remplacement du brillant Victor Lasserre arrivé à l’âge de la retraite, il marquait le premier bon point à mon égard. A partir de là, que du bonheur! Ancien journaliste lui-même, il faisait preuve pour l’outil d’information de la Fédération d’une attention, d’une sollicitude et d’exigences aussi, bien sûr, qui rassuraient l’équipe. Pour rien au monde il n’aurait manqué une séance de rédaction hebdomadaire, s’exprimant sur ce que nous avions publié et disant ses attentes pour les éditions à venir. Intérêt, osmose et tout naturellement respect mutuel. Jusqu’à cette séance où...  il n’était pas comme d’habitude. Fermé, ailleurs, «oui», «non» et basta. Tellement pas lui! Retourné perplexe dans mon bureau et ne pouvant m’accommoder de ça, je l’appelle et lui demande si je peux le revoir un instant: «Oui, venez!» (à l’époque nous nous vousoyions encore). J’arrive dans son bureau et lui demande s’il y a quelque chose qui ne va pas:
- Ah oui, ça vous pouvez le dire!
- Mais que vous ai-je fait? 
- Mais ce n’est pas vous! Et il se met à pleurer en me disant que son épouse est atteinte d’une affection qui la paralyse depuis les pieds en montant et que si cela atteint des organes vitaux elle est condamnée. 
On est ce qu’on est, avec ses sentiments et ses élans: mains dans les mains, yeux dans les yeux, il a pu sentir mon émotion et ma compassion. 
Ce moment a greffé sur d’excellents rapports de travail une amitié qui ne s’est jamais démentie, peut-être pas visible pour tous, mais NOUS le savions. Plus tard, nos retraites toutes relatives (nous avions aussi à peu près le même âge et de multiples engagements) l’ont confirmé avec des rencontres assez régulières, qu’il s’agisse des sorties de retraités organisées avec l’appui de la FER ou de rendez-vous pour partager un repas, toujours à peu près sur la même longueur d’ondes. Avant que la communication ne soit interrompue. 
Adieu Michel, mon ami. 

PS - Lorsque j’ai annoncé le départ de Michel Barde à nos collègues retraités, les réactions m’ont convaincu que de nombreux.ses l’avaient perçu au-delà d’une certaine carapace professionnelle. Entre autres appréciations: 
- «Exigeant mais juste, il a toujours été un exemple et un modèle 
   pour moi.»
- «J’étais impressionnée par cet homme à la personnalité 
  marquante, qui avait incontestablement du charisme.»
- «Un personnage qui ne laissait personne indifférent. Il avait des 
  convictions fortes et les exprimait de manière claire voire 
  tonitruante.»
- «Un grand Patron. Un livre se ferme. Respect!»
- «Je garderai de lui le souvenir impérissable d’un homme droit 
  dans ses bottes, d’un homme bien!»  
 

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