Les bouchons, cauchemar des entreprises genevoises
Les embouteillages font perdre beaucoup de temps aux véhicules professionnels, déplorent beaucoup d’entre eux.
Ian Bonzon/FER Genève
Pierre Cormon
Publié vendredi 13 février 2026
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#Transports
Alors que le trafic professionnel constitue l'une des priorités de la législature, les entreprises de certaines zones continuent à payer un lourd tribut aux embouteillages.
L'entreprise meyrinoise RB Auto a récemment renoncé à entretenir le parc de véhicules d'un de ses clients. Motif: il était réparti entre trois sites (Meyrin, Nyon, centre de Genève). «Nous perdions trop de temps dans les embouteillages», raconte le directeur Serge Gonzalez, directeur de RB Auto et président de l’AZipro, une association qui représente les entreprises de Meyrin, Satigny et Vernier. Il a renoncé à plusieurs milliers de francs de chiffres d'affaires.
Les embouteillages constituent un souci croissant pour les entreprises, tant au niveau local que sur les grands axes. Alors que les autoroutes suisses enregistraient 21541 heures d’embouteillages en 2014, ce chiffre est monté à 55569 en 2024 – une augmentation de 158%! «Le réseau atteint de plus en plus souvent sa limite de capacité», observe l'Office fédéral des routes. «De légères perturbations du trafic peuvent suffire à créer des bouchons». Or, un camion à l'arrêt dans un embouteillage peut coûter environ cent cinquante francs par heure à une entreprise.
Secteurs redoutés
A l'échelon local, certains secteurs sont particulièrement redoutés par les entreprises, comme l'hypercentre de Genève ou la zone industrielle de Meyrin-Satigny-Vernier (Zimeysaver) et ses alentours.
«Un véhicule professionnel coincé dans un embouteillage, c'est un dépanneur d'ascenseur dont l'intervention est retardée, un client qui attendra plus longtemps son chauffagiste, un colis qui ne peut pas être livré à temps», illustre Serge Gonzalez. «Tout le monde y perd.»
Les riverains en subissent également les conséquences, sous la forme de pollution atmosphérique, de bruit, de stress, de difficultés à se déplacer et de danger accru sur la route.
Prise de conscience
Les autorités en sont conscientes. Réflexions, consultations et plans de mesures se sont succédé depuis quelques années. «Le trafic professionnel et les transports publics constituent les deux priorités de la législature», assure David Favre, directeur général de l’Office cantonal des transports.
Des progrès ont été enregistrés sur certains points. Le télétravail, l'amélioration des transports publics (Léman Express, prolongement de lignes de tram, etc.), la mise en service de la voie verte, la multiplication des plans de mobilité d'entreprise, l'ouverture de plateformes de transbordement route-rail pour les déchets de chantier et une meilleure coordination des chantiers ont eu un effet sensible. Le trafic a baissé sur certains tronçons, comme entre Annemasse et Genève (-16% depuis la mise en service du Léman Express).
La circulation est moindre lors des jours plébiscités pour le télétravail (lundi, mercredi, vendredi). D'un autre côté, des travaux entravent régulièrement la circulation. L'essor du e-commerce implique également une fragmentation des livraisons, avec davantage de colis de moindre taille à apporter à davantage de destinataires. «Dans la logistique, le dernier kilomètre est le tronçon le plus délicat», explique Andrea Genecand, président de la section genevoise de l’Association suisse des transports routiers (ASTAG) et directeur de l’entreprise de transport Balestrafic «On travaille sur mesure, avec une multiplication des adresses de livraison pour un même volume de marchandises.»
Plan d'actions
Plusieurs mesures pour faciliter le trafic professionnel sont à l'étude, notamment dans le cadre d'un plan d'actions cantonal. Pourtant, des points noirs subsistent, notamment dans la Zimeysaver et ses alentours. «Il y a quelques années, on savait qu'en évitant les heures de pointe, on évitait les bouchons», explique Serge Gonzalez. «Aujourd'hui, on peut se retrouver bloqué à n'importe quelle heure.»
Les difficultés se sont aussi étalées dans l'espace. «Avant la pandémie, dès que l'on sortait de la ville, on pouvait respirer», témoigne Laure Leyvraz, viticultrice qui dirige le Domaine des Bossons à Peissy, dans la commune de Satigny. «Ce n'est plus le cas. Le centre-ville s'est étendu jusqu'à nous.»
Les efforts se heurtent à ce que l'on pourrait appeler un ciseau temporel. «Les mesures permettant de soulager la circulation, comme la construction d'une nouvelle infrastructure, prennent souvent des années à déployer leurs effets», observe Nicolas Rufener, président de l'association genèvemobilitéet secrétaire général de la Fédération genevoise des métiers du bâtiment. «Les mesures qui peuvent l'entraver, comme l'ouverture d'un chantier, ont en revanche des effets immédiats.»
«Zimeysanoir»
Le cas de la Zimeysaver l'illustre bien. Ses deux accès principaux, la route du Nant d'Avril et la route de Meyrin, bouchonnent régulièrement. Si le canton n'observe pas de dégradation structurelle dans la zone, des phénomènes temporaires ont eu un impact immédiat et très sensible. C'est le cas des travaux pour l'implantation d'un bus à haut niveau de service ainsi que pour la construction de réseaux de chaleur et de rafraîchissement. Ils ont commencé à la route du Nant d'Avril, un secteur déjà très chargé. Pour ne rien arranger, une route a été fermée temporairement par la commune de Satigny, pour éviter qu'elle ne devienne un itinéraire de remplacement. «Cela a surchargé les autres routes», indique Nicolas Rufener.
Une solution aux problèmes de congestion de la zone est en discussion depuis une vingtaine d'années. Il s'agit de construire une nouvelle sortie d'autoroute à côté de l'usine Givaudan (la demi-jonction Veyrier-Sud) ainsi qu'une nouvelle route la liant à la Zimeysaver (le barreau de Montfleury). «Le projet jouit d'une quasi-unanimité», note David Favre. «Tout le monde est convaincu qu'il permettra d'améliorer la situation.»
Réalisation repoussée
Pourtant, les études, les procédures et les discussions avec les différentes parties prennent beaucoup de temps. C'est notamment le cas des négociations avec les propriétaires sur les terrains desquels les travaux seront effectués. Le tracé a été fixé en 2014, et on pensait à l'origine achever l'ouvrage en 2024. On parle maintenant d'une réalisation partielle pour 2029, complète pour 2033. Le refus du paquet de projets autoroutiers par le peule en novembre 2024 ne facilite pas les choses.
Une solution plus immédiate serait d'instaurer des préférences pour le trafic professionnel, par le biais d'une vignette. Mais même ce processus prend du temps: il requiert des discussions avec les communes, l'approbation du Grand Conseil et la loi qui le concrétiserait est sujette à référendum.
D'un côté, des travaux et fermetures qui ont un effet immédiat, de l'autre, des améliorations qui peuvent prendre des décennies à se concrétiser. Pour y faire face, les entreprises jonglent.
Grand stress
Certains prennent sur eux, comme Laure Leyvraz. «Les tournées de notre camionnette de livraison durent une heure et demie de plus qu'il y a quelques années, et je prends parfois la voiture de l'entreprise pour donner un coup de main», raconte-t-elle. «Comme nous ne comptons pas nos heures, cela ne représente pas une perte de chiffre d'affaires, mais cela prend sur la vie de famille, sur notre temps libre et engendre un grand stress.»
D'autres sont contraints de répercuter les coûts. «Les conditions de circulation dans la Zimeysaver sont telles que nous sommes obligés de revoir nos contrats avec nos clients de la zone», observe Andrea Genecand. «Les marges, dans le secteur, sont trop faibles pour que nous puissions absorber les coûts.» Des entreprises appliquent une «taxe bouchons» liée aux heures d'embouteillages sur les autoroutes, d'autres revoient leurs frais de déplacement à la hausse si elles doivent intervenir dans certaines zones, comme l'hypercentre.
Véhicules légers
Les entreprises adaptent leur flotte aux nouvelles réalités. Alors que l'immatriculation des poids lourds est stable, celle des utilitaires légers augmente (+23% en dix ans). «La multiplication des obstacles sur les chaussées du centre-ville, destinée à modérer le trafic, réduit le gabarit des voiries», note Andrea Genecand. «Cette évolution empêche la circulation des poids lourds et contraint les transporteurs à recourir à des utilitaires légers, dont la charge utile est limitée.» La situation ne devrait pas s'améliorer de sitôt. La construction de réseaux de chauffage et de rafraîchissement à distance implique des années de travaux. Il est d'autant plus vital d'atténuer le choc avec les nombreuses mesures à l'étude pour favoriser le trafic professionnel.
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