La finance touche une part croissante des marges du commerce
Les commerçants paient plus souvent des commissions plus élevées.
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Pierre Cormon
Publié jeudi 29 janvier 2026
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#Moyens de paiement
L'apparition de nouvelles cartes de débit a entraîné un transfert de richesse du commerce vers la finance, malgré l'intervention des autorités.
Inutile de casser votre tirelire pour acheter des croissants au Pain Quotidien. Seuls les paiements électroniques sont acceptés par la chaîne de boulangerie d'origine belge. Gardez vos espèces pour goûter le délice au cenovis de la Boulangerie des Grottes, à Genève. A l'instar de bien des commerces, elle n'accepte les moyens de paiement électroniques qu'au-dessus d'un certain seuil.
La Suisse, comme d’autres pays, vit une évolution majeure dans le domaine des paiements. Le liquide perd du terrain, ce qui suscite des inquiétudes, comme en témoignent les votations du 8 mars (lire ci-dessous). La progression des moyens de paiement électroniques et l'apparition de nouvelles cartes de débit ont par ailleurs entraîné une redistribution des cartes entre le commerce de détail et la finance.
Perte de terrain
En 2017, 70% des transactions étaient encore effectuées en liquide. Ce n'était plus le cas que de 30% d'entre elles en 2024 – et elles concernent surtout de faibles montants. A 14 h 50 un lundi de janvier, seuls 12,5% du chiffre d'affaires du jour avait été encaissé en liquide par la boutique de jeux de société Le Maître de Jeux, à Sion. Et pourtant, elle accepte les espèces «avec plaisir», précise sa propriétaire, Madge Mévillot. Les moyens de paiement électroniques ont des avantages, mais aussi des inconvénients. Côté avantages, la rapidité, la fluidité et la sécurité sont régulièrement mis en avant. Un client peut se trouver à court de liquide, mais si son compte est approvisionné, il pourra utiliser une carte de débit.
Les moyens de paiement électronique requièrent également moins de manutention et n'entraînent pas d'erreurs de caisse. Et, quoi qu'il en soit, ils sont devenus incontournables. Les critiques visent surtout les frais. La gestion de l'argent liquide entraîne du travail pour les commerçants, mais peu de coûts directs. «Il faut compter, réconcilier les comptes et porter l'argent à la banque», résume Sébastien Aeschbach, directeur des magasins de chaussures éponymes. «Même en comptabilisant le temps nécessaire comme des frais, cela nous revient nettement moins cher que les moyens de paiement électroniques.» Une appréciation largement partagée dans le secteur, selon l'Enquête 2025 sur les moyens de paiement de la Banque nationale suisse.
Frais directs
Les paiements électroniques, en revanche, engendrent des frais directs. Pour chaque transaction, le commerçant paie une commission à son intermédiaire (l'acquéreur, dans le jargon de la branche). Jusqu'à 2021, elle était limitée. La carte Maestro dominait le paysage et, au vu de sa position, un plafond de vingt-six centimes par transaction avait été imposé par la commission de la concurrence. Les banques ont commencé à la remplacer par de nouvelles cartes de débit, la Visa Debit et la Debit MasterCard, en 2021. Elles y avaient un intérêt direct. Elles ne touchaient rien sur les commissions prélevées sur les transactions effectuées par Maestro, qui étaient partagées entre les acquéreurs et MasterCard. Elles touchent en revanche une partie des commissions prélevées sur les transactions effectuées avec les nouvelles cartes de débit (leur part est appelée commission d'interchange).
Perte financière
Pour de nombreux commerçants, ce remplacement a signifié une perte financière sensible. Les commissions prélevées pour ces cartes se composent d'un montant forfaitaire (typiquement dix centimes) et d'un pourcentage sur la transaction (par exemple 1,35%). Pour les montants peu élevés, le total peut être inférieur à l'ancienne commission Maestro. Dès que l'on dépasse un certain seuil – quelques dizaines de francs – le tableau s'inverse. Le montant des commissions augmente fortement. «Pour un achat de cent francs, nos commissions ont triplé», remarque Sébastien Aeschbach. «Et c'est encore pire pour un achat de deux cents francs.»
Des moyens de limiter les commissions existent (lire ci-dessous), mais elles restent élevées, estiment les commerçants. Les acteurs de la finance se justifient en soulignant que les commissions ont été baissées jusqu'à un niveau comparable à celles qui sont prélevées dans l'Union européenne et que les nouvelles cartes offrent de nouvelles fonctionnalités, comme la possibilité de payer en ligne.
Transfert de richesses
Des transactions électroniques plus fréquentes donnant lieu au prélèvement de commissions souvent plus élevées: ces dernières années ont vu un transfert massif de richesse du commerce de détail vers le secteur financier. «Nous avons fait un rapide calcul qui le chiffrait à environ cent cinquante millions de francs par an», relève Favien Claivaz, directeur de la FER Valais et de l'Union commerciale valaisanne.
La situation n'a pas échappé aux autorités. Plusieurs parlementaires suisses romands sont intervenus auprès du Conseil fédéral. La Commission de la concurrence et le Surveillant des prix ont conclu des accords avec les intermédiaires financiers afin de limiter et de plafonner le montant des commissions. La colère, pourtant, demeure. «Ces mesures ont un peu limité la hausse», commente Sébastien Aeschbach. «Mais je ne peux pas me réjouir de payer une commission trois fois plus élevée qu'avant plutôt que cinq fois plus. L'écart avec les commissions qu'on prélevait pour les cartes Maestro reste énorme.»
Le cas Twint
N'en concluez pas que vous ferez une fleur à un commerçant en le réglant par l'application Twint. «Des clients pensent nous avantager en payant de la sorte, car les versements entre particuliers sont exempts de commission», remarque Madge Mévillot. Or, Twint prélève des commissions sur les paiements aux commerçants qui sont jugées élevées (1,3% pour un petit commerçant), et le système est accusé d'être peu transparent. Twint abuse de sa position dominante, estime même la Swiss Retail Federation (faîtière du commerce de détail). Elle a déposé plainte auprès de la Commission de la concurrence l'été dernier. Twint conteste les reproches qui lui sont faits.
Comment limiter les commissions
S'il est difficilement pensable, pour un commerce, de refuser les paiements électroniques, il peut limiter le montant des commissions. Le premier moyen consiste à négocier avec son acquéreur en jouant sur la concurrence entre les deux acteurs dominants (Worldline et Nexi) et les outsiders. C'est cependant plus difficile pour un petit commerce.
Le second moyen est accessible à tous, quelle que soit sa taille. Il consiste à rejoindre le contrat-cadre négocié par une association professionnelle au bénéfice de ses membres – comme l'a fait la Fédération des Entreprises Romandes. «Dans bien des cas, l'économie dépasse largement le coût de l'adhésion à l'association», remarque Flavien Claivaz, directeur de la FER Valais.
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